État des lieux de l’enseignement du créole à Sainte-Lucie

The State-of-the-Art of Creole in Saint-Lucie

Lindy-Ann Alexander

References

Electronic reference

Lindy-Ann Alexander, « État des lieux de l’enseignement du créole à Sainte-Lucie », Contextes et Didactiques [Online], 4 | 2014, Online since 15 June 2014, connection on 23 October 2019. URL : https://www.contextesetdidactiques.com/733

Trois langues se disputent le paysage linguistique de Sainte Lucie : l’anglais, la langue officielle et deux langues vernaculaires, l’une, un créole à base lexicale anglaise et l’autre, un créole à base lexicale française. Entre ces trois langues parlées à Sainte-Lucie, il y a un va-et-vient fluide, une véritable alternance codique ou « code-switching » à grande échelle. L’anglais en usage est fortement influencé par le « Kwéyòl » et les tentatives d’encourager la pratique d’un anglais standard dans le parler quotidien à l’école n’ont pas toujours abouti. D’ailleurs, un bon nombre de Saint-Luciens qui se disent monolingues anglophones utilisent souvent des mots et des expressions relevant d’un lexique créole. Mais quel est l’état de la pratique du « Kwéyòl » aujourd’hui ? Peut-on parler d’un regain de la langue ? On se rend vite compte que le phénomène ou le problème de la langue créole à Sainte Lucie n’est pas simple et que même si les gens sont plus conscients de l’intérêt et de l’importance du « Kwéyol » et de la valorisation de cette culture, ils ne s’engagent pas dans de vrais débats autour de la langue.

Three language varieties compete for space on the St. Lucian linguistic landscape: the official language, English and two other varieties, an English-based vernacular and a French-lexified creole. Those three languages interact with one another, to a large extent, through a system of code-switching. The English commonly used is heavily impacted by the Kwéyòl, so that attempts to enforce speaking of Standard English in the school environment have largely failed. Moreover, many Saint Lucians who profess to be monolingual speakers of English often use words of Kwéyòl origin in their speech. But what is the real status of Kwéyòl today? Is the language gaining ground? Very quickly, it will be realized that the Kwéyòl language question in Saint Lucia is quite complex, and although many Saint Lucians are conscious of the importance of the Kwéyòl language and the value of the culture associated with it, there has been very little serious discussion of the language issue in a public forum.

1. Profils linguistiques à Sainte-Lucie

Sainte Lucie, officiellement pays anglophone est membre de la Francophonie, par son passé historique. Elle a été colonisée par les deux superpuissances française et anglaise, changeant de main 14 fois entre ces dernières. Mais elle est aussi créolophone du fait que ses habitants parlent un créole à base lexicale française. L’anglais est la seule langue officielle. Elle est langue de communication interne, langue des religions, la seule langue d’instruction dans l’éducation nationale à tous les niveaux. Elle est enseignée comme matière également à tous les niveaux d’éducation. Le Kwéyòl, langue vernaculaire est utilisée dans tous les contextes informels et dans certains domaines formels. Il est reconnu officiellement comme langue nationale, toutefois, il ne lui est accordé aucune fonction officielle. Utilisée partout pour la communication interne, il est aussi reconnu comme symbole d’identité nationale. Il lui arrive d’être langue de religion dans des contextes sélectifs. Une 3ème langue coexiste, à usage répandu, un autre vernaculaire créole à base lexicale anglaise, cette fois-ci (St. Lucian English Vernacular SLEV). « C’est une langue tolérée », a noté, en 2006, Hazel Simmons-Mc Donald, native de Sainte-Lucie et doyenne de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines à l’Université des West Indies à la Barbade. « Ce Créole est utilisé pour la communication interne et comme outil occasionnel pour faciliter l’acquisition de l’anglais standard », a observé Martha Isaac, native de Sainte-Lucie et Maître de Conférences en linguistique à l’Université des West Indies à la Barbade. Le français n’est qu’une langue enseignée comme matière à l’école, à partir de l’école secondaire et elle n’est parlée que par un très faible pourcentage de la population de Sainte-Lucie. On ne dispose pas de statistiques pour l’instant, sur le nombre d’usagers de ces langues-là. 

Donc entre les 3 variétés de langues parlées à Sainte-Lucie, il y a un va-et-vient fluide. La pratique linguistique est celle d’une alternance codique à grande échelle. Pendant longtemps l’attitude du Ministère de l’Éducation a été de proscrire le créole et même de nier son existence à l’école, l’anglais étant la seule langue admise dans l’enseignement. L’élève était censé comprendre l’anglais et le parler dès son premier jour à l’école. L’anglais standard donc était et est toujours, la seule langue prise en compte comme médium d’instruction dans tous les programmes scolaires.

L’ironie de cette situation est que beaucoup d’élèves à qui on a interdit l’usage du créole, soi-disant parce que ce dernier allait entraver leur apprentissage de l’anglais standard, ont adopté un anglais saint-lucien - c’est à dire un anglais fortement influencé par le Kwéyòl. Les tentatives d’encourager la pratique d’un anglais standard dans le parler quotidien à l’école n’ont donc pas toujours abouti. En fait, nombre de Saint-Luciens qui se disent monolingues anglophones utilisent souvent des mots et des expressions relevant d’un lexique kwéyòl pour désigner certains objets et éléments venant du monde animal (mabouya, lanbi, malfini, mawisosé), du monde végétal (gwoponpon, tilonyon, miwiz, siwèt, bwi), de la cuisine (bouyon, penmi, akwa, pélaw, blaf, koupé, lababad, pennépis), de l’imaginaire (soukouyon, ladjablès, bolonm, gadè, djab), ou encore des réalités quotidiennes (roro, bòbòl, kankan, djamèt). Ce lexique vient le plus souvent parce que le locuteur moyen n’a pas le lexique disponible en anglais standard.

Jusqu’aux deux dernières décennies, les méthodes d’apprentissage de l’anglais et la qualité de l’anglais pratiqué par les enseignants ne faisaient l’objet d’aucun suivi ni contrôle. L’interférence du créole dans l’anglais pratiqué dans toutes les matières à l’école s’est donc traduite par un taux d’échec relativement élevé, surtout dans les matières classiques, aux examens de fin de scolarité, au niveau primaire comme au secondaire. Parallèlement, une campagne de sensibilisation à la culture et à la langue créole prenait de l’ampleur et de nombreuses demandes se faisaient pour apprendre le Kwéyòl. Le Ministère de l’Éducation, lui, est resté insensible aux recommandations venant des chercheurs linguistes (Carrington, Simmons-Mc Donald, Martha Isaac) sur l’introduction du créole à l’école et le changement de stratégies d’apprentissage de l’anglais pour prendre en compte les interférences du créole.

2. Quel est l’état de la pratique du créole aujourd’hui ? Peut-on parler d’un regain de la langue ?

On observe que le créole n’a jamais bénéficié d’une pratique libre dans autant de milieux qu’aujourd’hui. On ne s’étonne plus d’entendre parler créole ou de le voir utiliser dans les domaines publics où il était jadis absent. Il y a un an de cela, je me suis trouvée sans voiture. Je prenais alors le taxi collectif pour me déplacer. J’habite une commune semi-rurale dans la partie nord de l’île où le Kwéyòl se pratique toujours de façon spontanée et est omniprésent. Une fois dans le taxi collectif qui quitte le centre-ville, les gens se rencontrent et on entend « byen bonjou » et les discussions se font presque exclusivement en créole. Et là c’est un véritable « laboratoire ethnolinguistique », comme l’a décrit un journaliste martiniquais qui était de passage à Sainte-Lucie. J’ai souvent regretté de ne pas avoir de quoi enregistrer les riches trouvailles que j’entendais dans ces taxis collectifs. J’ai donc pris l’habitude de toujours marcher avec stylo et calepin pour les noter. La même situation se retrouve dans d’autres sphères de la vie sociale – les commerces et les bureaux plus timidement, mais on l’entend beaucoup plus souvent dans des lieux où autrefois il était plutôt marginal.

On se rend vite compte que le phénomène ou le problème de la langue créole à Sainte-Lucie n’est pas simple et que même si les gens sont plus conscients de l’intérêt du créole et de la valorisation de sa culture, ils ne s’engagent pas dans de vrais débats. Les avancées de la langue sont réelles et les signes de ces avancées perceptibles dans la sphère culturelle de Sainte-Lucie sont manifestes. La question est de savoir si ce regain est légitime et durable. Je cite ici certains facteurs qui ont contribué à la généralisation de la pratique du créole :

  • Les campagnes de sensibilisation et de défense de la culture créole menées par le « Folk Research Centre » de Sainte-Lucie.

  • Les demandes plus nombreuses de cours de créole, de manière sporadique et ponctuelle, certes.

  • Les initiatives du gouvernement travailliste en faveur de la langue créole, à savoir :

    • Le lancement d’un dictionnaire de créole sainte-lucien à la portée de tous, produit par le « Summer Institute of Linguistics » (SIL) des États-Unis, production à laquelle ont participé plusieurs natifs de Sainte-Lucie. Ce dictionnaire a été publié par le Ministère de l’Éducation et distribué par le « Folk Research Centre » de Sainte-Lucie. Grâce à sa popularité auprès du public, ce dictionnaire représente un gros progrès pour l’alphabétisation en créole.

    • Le repositionnement de la politique nationale qui fait reconnaître officieusement le créole comme langue à part entière, et le bilinguisme de la société « sainte-lucienne ». Le règlement intérieur a été modifié pour admettre que le discours officiel d’ouverture du parlement prononcé par le Gouverneur Général soit prononcé aussi bien en créole qu’en anglais grâce à l’initiative du Gouverneur Général, Dame Pearlette Louisy, fervente promotrice de la langue créole.

    • Au niveau des médias, le gouvernement a franchi une étape significative au sein de son service d’information en lançant la chaîne nationale de télévision NTN. La programmation de cette chaîne est entièrement consacrée à la culture locale, ce qui a bouleversé le panorama de la vie nationale et a donné un nouvel élan à la culture et aux traditions créoles. Sur chacune des 3 chaînes de télévision locales, le service d’information du gouvernement présente au moins une émission d’une demi-heure entièrement en créole, animé par un animateur engagé par le service uniquement pour les émissions en créole.

  • Concernant les stations de radio, elles offrent presque toutes des créneaux horaires réguliers d’émissions en créole et embauchent à plein temps des animateurs qui travaillent uniquement en créole.

  • Toujours dans les médias, on a assisté à un phénomène d’initiatives privées sur le développement du créole, au niveau de la presse écrite, de la publication de livres éducatifs et d’émissions télévisées : M. Michael Walker, par l’intermédiaire de sa société « An Tjè nou », a publié toute une série de livres d’école et de cahiers pour le niveau primaire qui pourraient être utilisés pour l’enseignement du créole dans les écoles.

  • La popularisation de la langue se fait aussi à travers les calypsos qui sont composés soit partiellement ou entièrement en créole.

  • Dans le domaine de la publicité, le créole a aussi sa place, car la publicité touche une grosse partie de la population.

  • La traduction du Nouveau testament en créole saint-lucien et les cours de lecture donnés par le pasteur Peter Samuel dans diverses communes de Sainte-Lucie assurent la généralisation de la pratique et de la lecture dans le milieu religieux. Les pasteurs dans certaines églises, pour la plupart évangéliques, prêchent parfois en créole et une église a récemment même fait entièrement l’homélie en créole, à l’occasion d’une fête spéciale. Lors de la « Jouné Kwéyòl » célébrée le dernier dimanche du mois d’octobre, les églises catholiques célèbrent la messe en « Kwéyòl ».

Un Comité de langue créole né en début des années 80 a été remis sur pied par moi-même en 2005. Il s’est donné pour tâches de :

  • Veiller à la qualité du créole parlé par les animateurs de radio et de télévision. On relève les termes et expressions empruntés à l’anglais pour lesquels des termes existent en créole, mais ne sont pas utilisés. On identifie les néologismes avec une prononciation soit totalement anglaise ou modifiée pour leur donner une résonance créole : il s’agit là de mots pour lesquels il n’y a pas d’équivalents créoles et qui désignent des réalités de notre existence aujourd’hui qui n’existaient pas jadis. Le Comité, après avoir relevé ces termes, va mener un travail de recherche et de réflexion sur ces expressions et proposer des termes créoles existants déjà ou créés en fonction de ce que permet la langue par sa structure et sa morphologie.

  • Proposer et coordonner des activités qui développent la pratique de la langue dans des domaines inhabituels et ce faisant, développer des attitudes plus positives envers la langue.

  • Coordonner et documenter des recherches plus poussées sur la langue, par exemple, le recueil de terminologies associées à des technologies créoles dans les différents domaines et qui sont en train de disparaître.

  • Faciliter l’intégration de la langue et de la culture créoles dans le système éducatif, par l’organisation de la formation de maîtres.

  • Développer des programmes radiodiffusés et télévisés qui ciblent la jeunesse, et qui instrumentalisent la langue créole dans la recherche d’une identité culturelle « sainte- lucienne ».

3. Défis posés au comité de langue Kréyòl

Tandis que les attitudes envers la pratique du créole et les traditions culturelles ont évolué d’une manière positive, il reste encore quelques irréductibles qui n’ont pas encore admis le rôle positif que peuvent jouer l’affirmation et le développement du créole dans la construction d’une identité nationale et parallèlement dans l’épanouissement de l’individu. Ces gens s’opposent vigoureusement à l’intégration du créole dans le système éducatif.

Toujours au niveau des attitudes, il reste encore quelques stigmatisations associées aux gens qui parlent créole. On a tendance à les dénigrer, croyant qu’ils ne savent pas parler anglais. L’envahissement du créole par l’anglais est source de beaucoup de soucis. La question se pose de savoir vers quelle langue doit se tourner le créole pour se renouveler ou pour enrichir sa base lexicale. Il semblerait même que la structure fondamentale de la langue soit menacée par ces emprunts, tous azimuts. Certains mots ont évolué dans leur signification et certains individus dans les médias, exerçant une forte influence sur leurs auditeurs créolophones, inventent ou créent leur propre style langagier en créole et leur propre lexique qui sont adoptés entièrement par les auditeurs, surtout les jeunes. Quel recours devant une telle situation ?

Aujourd’hui la première langue des jeunes, surtout dans la capitale, devient de plus en plus l’anglais saint-lucien. Ce phénomène tend à se répandre dans les autres communes. Le créole, devenant une deuxièmement langue pour les jeunes, obligera à repenser les méthodes d’enseignement de celle-ci. La langue est peu pratiquée à l’écrit par la population surtout parce que les gens font toujours un blocage vis-à-vis le système d’écriture et que la vaste majorité ne l’a pas encore admis. Je voudrais m’arrêter un peu sur cette évolution.

4. Évolution de la graphie du créole

Depuis sa standardisation en 1982, la graphie créole de Sainte-Lucie s’est très peu vulgarisée et lorsque la langue est écrite, c’est rarement la graphie standardisée qui est utilisée. Les rares tentatives de produire un journal ou un bulletin en créole, mensuel, avec la création de « BALATA » dans les années 80 ou hebdomadaire, avec le supplément de quatre pages du journal du weekend du « STAR » qui s’intitulait « Bonjou Sent Lisi », ont tourné court, faute de soutien financier et logistique.

Le public saint-lucien n’étant pas un public qui lit beaucoup, le tirage des productions en créole est faible. Par ailleurs, les gens aiment bien parler créole, mais lorsqu’il s’agit de le lire ou de l’écrire, une majorité d’entre eux font un blocage. Ils sont confrontés à la graphie standardisée qu’ils trouvent difficile à lire. Ils ne veulent pas faire l’effort d’apprendre la graphie du créole et se contenteraient de limiter la sphère du créole à l’oral. Les facteurs entravant la vulgarisation de la graphie standardisée sont de plusieurs ordres :

  • Le rejet d’une graphie à base phonétique, graphie qui leur apparait comme une langue barbare, qui s’éloigne trop de ce qu’ils sont habitués à voir écrit. Chacun veut écrire le créole comme bon lui semble étant convaincu que tout le monde comprend ce qu’il écrit. Comme il n’y a pas de règles ou de rigueur dans la pratique orale de la langue, cela doit être pareil pour l’écrit. Selon eux, essayer de mettre des règles et de choisir une seule manière d’écrire, c’est tuer la spontanéité de la langue. Enfin, une sorte de méfiance règne vis-à-vis de ceux qui veulent imposer une seule écriture.

  • La confrontation entre la graphie phonétique et une graphie étymologique se référant à l’orthographe française. Certains intellectuels, menés surtout par le lauréat du prix Nobel, Derek Walcott, préconisent plutôt une graphie basée sur l’origine du vocabulaire, c’est à dire le Français. Ils pensent que c’est très important de reconnaître et de montrer par sa graphie l’origine des mots en créole, et comme la graphie des noms des lieux, par exemple reste en Français, ils trouvent scandaleux de voir écrits ces mots -là dans la graphie créole standardisée.

  • Le Comité de Langue Kwéyòl offre des cours gratuits à des publics ciblés qui veulent bien apprendre la graphie créole. Lors de ces cours on a découvert que les éléments qui prenaient le plus de temps à maîtriser étaient les phonèmes étrangers à la langue anglaise. Trouver pour le créole des graphies susceptibles de rendre les voyelles nasales, en [ẽ], on [õ], an [ã], les fricatives, tj [ʧ] et dj [ʤ], les voyelles semi-ouvertes è [ɛ] et ò [ͻ] ou é [e] en puisant dans la graphie anglaise est quasi impossible. Alors les représenter par une combinaison de deux lettres et l’introduction d’accents sur les voyelles « e » et « o » est tout à fait étrange pour les apprenants.

  • Parmi ces praticiens se trouve le Gouverneur Général qui utilise la graphie standardisée pour écrire son discours d’ouverture du Parlement qu’elle fait dans les 2 langues, Anglais et créole, (discours que l’on peut retrouver sur le site web du gouvernement), et des écrivains et poètes Kendell Hippolyte et Marcian Jn Pierre. Les difficultés principales se posent quand il s’agit d’écrire des expressions qui combinent des unités de sens. La difficulté est de savoir comment délimiter syntaxiquement et sémantiquement les morphèmes ou unités linguistiques. Chacun les sépare à sa manière.

  • Reste le problème de la « relexification » de la langue. Comment accommoder ou créer de nouveaux mots ?

5. Les pratiques d’enseignement aujourd’hui

Actuellement, aucun projet national ou officiel n’existe à Sainte-Lucie pour enseigner le créole à l’école ou pour l’utiliser comme langue d’enseignement ; mais peu à peu les enseignants comprennent qu’ils ne peuvent plus continuer à faire comme d’habitude et à ignorer la question langagière. Le créole commence à ne plus être stigmatisé à l’école et les enseignants créolophones sensibilisés l’utilisent en classe là où il y a un fort pourcentage de créolophones pour mieux expliquer la leçon ou pour communiquer et encourager les élèves à parler dans la langue où ils se sentent à l’aise. D’ailleurs, certaines expériences de l’enseignement du créole dans le primaire, notamment avec des élèves en difficulté avaient montré une nette amélioration du progrès des élèves dans les deux langues (anglais et créole). Je fais ici référence aux recherches menées entre 1994 et 1999 par Hazel Simmons-Mc Donald, professeur en linguistique à l’époque à l’Université des West Indies à la Barbade.

Elle avait noté que les élèves dont la langue maternelle était le créole avaient beaucoup de difficultés pour apprendre dans le système d’éducation traditionnel. En général, ils trainaient derrière les anglophones monolingues d’au moins deux ans : certains ne développaient pas assez de compétences an anglais pour passer à l’école secondaire. En l’an 2000, elle a élaboré un modèle pédagogique alternatif qui visait à examiner les effets de l’utilisation du créole comme langue d’enseignement sur le développement des capacités d’apprentissage des élèves créolophones dans leur langue maternelle et dans la langue cible.

Son modèle tripartite comporte trois phases dont la première a été mise en œuvre en 2000 à l’école primaire de La Guerre, un quartier rural, dans une classe qui regroupait une majorité d’élèves créolophones. Son modèle voulait tester la théorie avancée et prouvée par d’autres, que la langue maternelle utilisée et maîtrisée en classe est un atout pour réussir à l’école. Dans la première phase, la proposition faite est que les élèves pour qui le créole est la langue première devraient être amenés à développer leurs capacités langagières dans cette langue tout en suivant un programme d’instruction qui vise à leur faire acquérir l’anglais standard. Les composantes du modèle tripartite sont synchronisées et intégrées de sorte que l’instruction puisse répondre aux besoins langagiers des enfants commençant l’école. Trois variétés de langues parlées par les élèves natifs de Sainte-Lucie ont été distinguées : le créole, l’anglais standard et l’anglais saint-lucien. Le modèle s’adresse directement aux besoins langagiers des élèves parlant chacune des variétés de langues ; il peut, donc, être utilisé de façon simultanée avec une classe hétérogène, regroupant des élèves venant de chaque milieu langagier, ou séparément dans des groupes homogènes. Toutes les trois composantes visent à développer une multi alphabétisation, un multilinguisme et à faire apprécier les différences dans chaque variété langagière. Les objectifs de cette première phase sont les suivants :

  • Développement des capacités en anglais standard ;

  • Développement des capacités en créole et l’utilisation de celle-ci pour plusieurs fonctions y compris académiques ;

  • Développement des capacités cognitives et académiques dans les deux langues.

Voici comment l’enseignement, selon le modèle, doit se dérouler : les élèves recevront 1 heure et demie de cours en créole et 3 heures et demie en anglais standard tous les jours. C’est une approche d’immersion presque totale qui favorise le développement précoce des capacités en L1 pendant qu’ils acquièrent une compétence communicative en L2. Au fur et à mesure qu’ils développent des compétences en créole et en anglais standard, l’accent se déplacera graduellement pour insister plus sur l’alphabétisation en anglais, et ceci depuis la 2ème classe du Primaire jusqu’à la dernière.

Cependant, dans ce modèle, on pourrait continuer l’alphabétisation dans les deux langues grâce au programme intégré de lecture variée et riche faisant appel à du matériel culturel pertinent qui met les élèves en contact avec toutes les variétés langagières et qui permet une comparaison appropriée.

Madame Hazel Simmons-McDonald, dans une communication présentée à la 14ème conférence biennale de la Société de Linguistique Caribéenne en août 2002, a exposé les résultats de ces études préliminaires de son modèle. Malgré certaines modifications de temps qu’elle a dû faire pendant son expérience, les résultats obtenus étaient vraiment positifs et elle compte passer à la phase suivante cette année avec le débloquement des fonds et le développement de matériels d’instruction et de lecture.

D’autres recherches ont été menées par Kentry Jn Pierre, saint-lucien et chercheur en culture et éducation pour étudier l’existence de ressources lexicales suffisantes et adéquates dans la langue créole pour désigner tous les termes dont on aurait besoin dans l’enseignement des matières è l’école primaire, notamment, les lettres, les mathématiques, les sciences sociales et naturelles.

Avec l’aide des instituteurs, il a dressé une liste minimaliste de termes susceptibles d’être utilisés en classe dans les différents domaines cités, pour chercher des équivalents en créole. Les résultats des recherches ont montré que le créole répondait largement aux besoins langagiers et lexicaux du contenu de l’enseignement. Seuls 5,4 % des termes recherchés de la liste n’ont pas trouvé d’équivalent en créole. Néanmoins, ces 5,4 % sont significatifs : Jn Pierre a découvert des propositions de terminologies diverses en créole et a signalé le besoin d’une standardisation des termes à utiliser dans un programme d’instruction.

Parmi les inconvénients notés : l’absence de matériel d’instruction et de textes en créole, et l’absence de programmes de formation des maîtres. Il a déploré aussi l’attitude toujours négative de certains enseignants vis-à-vis de l’utilisation du créole dans l’enseignement. Beaucoup d’enseignants dans la capitale de l’île ne maîtrisent pas le créole et vont devoir, donc, suivre une bonne formation s’ils doivent le pratiquer en classe.

Parmi les mesures recommandées : la consolidation et l’approfondissement de la terminologie académique existante en créole pour servir un programme d’enseignement. Finalement, il signale le besoin de mener plus de recherches sur la terminologie existante pour arriver à une standardisation de ces termes.

En 1997, tandis que les linguistes de l’Institut américain de Linguistique, SIL International, dont David Frank, séjournaient encore dans l’île pour préparer le dictionnaire Créole Saint-Lucien et la traduction du Nouveau Testament en créole, M. Michael Walker, patron de la société « An tjè nou » et formateur lui-même, avec son équipe a mené une expérience d’instruction en créole dans une école primaire rurale. Trois classes de la même promotion, qui venaient de passer l’examen national d’entrée en 6ème au mois de mai, ont été sélectionnées. Elles avaient encore 6 semaines à passer à l’école avant les grandes vacances. Les élèves, âgés de 12 à 14 ans, avaient été jugés très faibles en anglais avec des difficultés d’apprentissage. On leur a fait suivre des leçons de lecture et d’écriture du Créole saint-lucien pour les sensibiliser à la langue écrite et pour développer leur compétence en lecture. On a enregistré un fort taux de présence pour les cours de Créole et les élèves ont manifesté un enthousiasme net pour ce nouveau souffle. Le manuel scolaire fait par M. Michael Walker, « Bonjou Sent Lisi » et le cahier d’exercices qui l’accompagne ont été utilisés. À la fin de l’expérience, leur progrès dans les deux langues s’était nettement amélioré. Ce qui prouvait que l’alphabétisation dans les deux langues faisait du bien à toutes les deux.

Deux expériences valent le détour d’être mentionnées ici. Pour montrer que le créole peut être utilisé comme langue d’enseignement dans le primaire pour instruire les mathématiques, les sciences sociales et les lettres aux créolophones, M. Michael Gaspard, ancien instituteur et membre du Comité de langue Kwéyòl a organisé avec deux institutrices créolophones deux leçons en créole ; l’une portait sur le calcul et l’autre sur la signification du drapeau saint-lucien, un sujet qui fait partie du programme du Primaire en sciences sociales. Les deux leçons ont été filmées et nous allons en voir quelques extraits.

Ce qui est ressorti de ces leçons c’est que les élèves participaient davantage en classe, car ils étaient plus attentifs. Ce qui veut dire qu’ils pourraient apprendre mieux et donc progresser plus vite s’ils recevaient une instruction dans leur première langue.

Depuis 2001, le Ministère de l’Éducation Nationale dirige un programme d’alphabétisation des adultes ciblant surtout ceux qui n’avaient pas complété leur scolarité obligatoire ou qui n’ont jamais été scolarisés. Bien sûr, une grande majorité d’entre eux étaient monolingues créolophones ou maîtrisaient très mal l’Anglais. Les premières tentatives d’introduction d’une alphabétisation en créole utilisant la graphie standardisée ont été très mal reçues par les apprenants considérant qu’ils s’étaient inscrits dans un programme d’apprentissage de l’Anglais et donc ils boudaient les cours de créole. Les cours de créole, d’après le témoignage de l’un des enseignants, M. Marcian Jean Pierre, étaient voués à l’échec d’abord à cause de l’hétérogénéité des apprenants :

  • « des apprenants bilingues qui savaient déjà lire en anglais, mais qui désiraient apprendre à lire en créole

  • des apprenants analphabètes qui parlaient le Créole comme langue maternelle, mais qui maîtrisaient mal ou pas du tout l’anglais

  • des apprenants anglophones (monolingues)... qui désiraient apprendre le Créole. »

Les enseignants, découragés et désemparés devant une telle situation démissionnaient après quelques mois de cours ; ils ne recevaient aucune assistance des responsables du programme face à leurs difficultés. Les organisateurs ont préféré arrêter les cours de Créole plutôt que d’essayer de remédier à la situation. Le reste des manuels d’instruction et d’autres livres et matériels en Créole offerts par le Ministère de l’Éducation à l’intention des cours de Créole sont restés intouchés et mis en réserve au Ministère. Les seuls cours encore effectués au sein de ce programme d’enrichissement et d’apprentissage culturel est une introduction à la langue et à la culture créole destiné à des débutants souvent expatriés ou étrangers de passage.

Ce qui ressort de cette expérience est peut-être le fait que les responsables du programme ont négligé de faire appel à des spécialistes créolophones pour le développement et l’enseignement des cours de créole.

Le « Folk Research Centre » (FRC), au milieu des années 90, avait commencé une collaboration avec le GEREC (Groupe d’Études et de Recherches sur l’Enseignement du Créole) de la Martinique et l’Université des Antilles et de la Guyane pour offrir une formation d’un an en créole menant à un diplôme universitaire et de trois ans menant à une licence de Lettres en Créole. Le programme a subi beaucoup d’aléas faute de disponibilité de matériels de recherches, de logistiques et de manque de formateurs. Certains cours se dispensaient en Martinique ; les apprenants devaient se déplacer. Finalement, seul un tiers du groupe de 12 qui avait commencé la formation a poursuivi jusqu’au bout pour atteindre leur licence de Lettres. Ce programme n’a pas été poursuivi par le FRC après cette première promotion.

Aujourd’hui le FRC par l’intermédiaire du Comité de Langue Kwéyòl assure l’enseignement de la graphie créole sainte-lucienne pour la faire connaître au plus grand nombre. Des cours gratuits sont offerts pendant le mois d’octobre, mois dédié à la célébration du patrimoine créole, à des groupes bien ciblés - Ministères de gouvernement, maisons de commerce, enseignants et élèves du secondaire comme du primaire. Ce programme est généralement bien reçu et suscite de l’enthousiasme chez les apprenants. Les journalistes font l’objet d’un atelier spécifique et sur mesure que prépare le Comité, mais qui ne s’est pas encore déroulé faute de disponibilité des concernés autour d’une date fixée.

En dehors du mois d’octobre, des cours payants de créole sont offerts par le FRC avec peu de succès. Les créolophones ne veulent pas dépenser sur une langue qu’ils estiment déjà avoir maîtrisé à l’oral. Par contre, les demandes de cours d’acquisition de la langue par des non créolophones sont en hausse.

Ces cours développés et assurés par moi-même ont commencé en 2009. Ils sont basiques et destinés à des débutants et faux débutants désirant découvrir la langue et la culture associées pour un emploi fonctionnel. Les méthodes utilisées intègrent la grammaire, mais ont une approche communicative. Les ressources authentiques utilisées (invités natifs spécialisés dans un aspect de la culture traditionnelle, cours pratiques de cuisine traditionnelle, extraits d’émissions radiophoniques, chansons et jeux traditionnels dans la langue) créent des cours très interactifs et intéressants. Les cours ont lieu le soir deux fois par semaine, durent deux heures et s’étalent sur 12 semaines en intensif.

Les apprenants reçoivent un certificat d’assiduité et de compétences en créole à la fin de la formation, après une évaluation orale et écrite. Les textes utilisés sont ceux développés par le Ministère de l’Éducation Nationale pour le projet d’alphabétisation, le manuel scolaire développé par la société « An Tjè Nou » intitulé « Bonjou Sent Lisi » et bien sûr, le dictionnaire développé par « SIL International » et publié par le Ministère de l’Éducation.

6. Le créole en contexte culturel à l’école

L’environnement culturel est pris en compte dans d’autres composantes du programme scolaire. Chaque année, a lieu une compétition de « Junior Calypso » dans toutes les écoles primaires et secondaires à la fin de laquelle un finaliste est choisi qui représentera l’école dans la grande compétition finale interscolaire. Des concours ont lieu aussi entre des groupes carnavalesques scolaires, organisés par les écoles avant le grand carnaval de l’île. Les heureux élus participeront au grand carnaval national en juillet. Les écoles s’impliquent dans les festivals traditionnels et culturels de La Rose, célébrée au mois d’août et de La Marguerite en octobre. Ce sont deux clans de sociétés rivales qui utilisent ces fleurs-là comme symboles respectifs. Les élèves apprennent les chants des deux clans et s’habillent dans leurs costumes respectifs le jour de la célébration de chaque festival. Le jour de la fête nationale ainsi que pour la fête de l’indépendance, les écoles s’impliquent beaucoup en mettant en scène diverses activités culturelles (chansons folkloriques et danses traditionnelles) qu’elles auraient apprises dans le cadre du programme scolaire.

Il faut dire que tout ce contenu culturel fait partie du programme des écoles à travers des matières diverses. À travers leurs leçons de sciences naturelles à l’école primaire ils font l’apprentissage de la faune et de la flore caribéennes. Des visites aux musées, aux sites historiques et au « Folk Research Centre » sont inclues dans ces enseignements.

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Lindy-Ann Alexander

University of the West-Indies, Sainte-Lucie

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