Le contexte et le problème de la signification. Hommage à Hilary Putnam (1926-2016)

The Context and the Issue of "Meaning". Tribute to Hilary Putnam (1926-2016)

Valérie Perez

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Valérie Perez, « Le contexte et le problème de la signification. Hommage à Hilary Putnam (1926-2016) », Contextes et Didactiques [Online], 7 | 2016, Online since 15 June 2016, connection on 17 August 2019. URL : https://www.contextesetdidactiques.com/547

D’après Hilary Putnam, de nombreux philosophes ont pensé la signification à partir de notions qui mènent à des écueils. C’est le cas, par exemple, des représentations sémantiques. Pour les mentalistes, en effet, la signification s’appuie sur l’idée que le langage permet de traduire nos états mentaux et qu’il est lié à la vie psychique. Or, Putnam estime quant à lui qu’une théorie qui réfléchit à la signification et aux conditions d’assertabilité des termes, ne doit pas embrasser le seul point de vue de la subjectivité du locuteur. Car, si une théorie de la signification est possible, elle doit s’appuyer sur le fait que les locuteurs parlent dans un environnement et que les choses elles-mêmes ont un environnement. Ainsi, dans la théorie putnamienne de la signification, tout énoncé traduit les rapports qu’entretient le locuteur avec le contexte dans lequel il vit. Le concept de contexte renvoie à la situation d’énonciation, aux procédures et aux stratégies qui permettent aux locuteurs de lever des ambiguïtés sémantiques et à ce qui détermine la référence des mots, qui sont autant de perspectives permettant de résoudre le problème de la signification.

According to Hilary Putnam, many philosophers fall into error when they describe the concept of meaning. Thus, for mentalists, « meaning » is a concept which rests on the idea that language translates our psychological states. But such a theory, for Putnam, is basically false. One of Putnam’s objections, is that our assertions depends on the context of their utterance. People talk in and from a context, and the objects of the world are themselves within a context. This context determines meaning, far more than either the definition of a term or its mental representations and in addition, speakers create strategies to solve semantic ambiguity. For instance, the meaning of a speaker’s words can require expert knowledge, which is an important part of the context.So, this article aims to demonstrate that the concept of context, as it refers to relations of a speaker with his environment, is one of the main issues of Putnam’s theory of meaning.

1. Introduction

Quelle est la façon la plus pertinente, pour un philosophe, de penser la signification ? De quelle manière les mots peuvent-ils signifier quelque chose ? À quelles conditions est-il possible de proposer une théorie de la signification ? Hilary Putnam s’est intéressé à ces problèmes car il a estimé que les philosophes et les cognitivistes les ont mal posés. Selon lui, ils ont pensé la signification à partir de notions qui ne permettent pas de dégager les procédures avec lesquelles un locuteur peut lever des ambiguïtés sémantiques et ils ont occulté l’idée, fondamentale pour Putnam, que le langage est une activité coopérative et la signification, « un phénomène social » (Putnam, 1988 : 54). Putnam estime ainsi qu’une notion comme celle de « représentation sémantique » que les mentalistes défendent à la suite de Fodor, ne permet pas d’envisager la complexité des situations dans lesquelles nous pouvons rencontrer et employer des mots. Ou encore, la notion de « définition », en ce qu’elle dit une fixité des significations, ne prendrait pas en compte la dimension interactive du langage. Nombre de théoriciens du langage ne seraient donc pas parvenus à proposer une théorie de la signification pertinente. A contrario, ils se sont égarés et ont « plutôt chang[é] de sujet » (Putnam, 1988 : 65).

Dans Raison, vérité et histoire, Putnam dénonce donc comme une illusion le fait que nous ayons « tendance à penser que ce qui se passe dans notre tête détermine ce que nous voulons dire et ce que désignent nos mots » (Putnam, 1981 : 33). S’intéressant à des notions comme celles de « représentation sémantique » ou de « définition », il réfléchit à la nature même de la signification et aux problèmes qu’elle pose. Les résoudre impliquera, nous le verrons, de faire intervenir la notion de « contexte ». En effet, à lire Putnam, nous comprenons que la signification est prise dans un contexte protéiforme à partir duquel le philosophe élabore une théorie de la signification qui s’appuie, entre autres, sur un environnement contingent physique, culturel, social et aussi sur un environnement d’expertise qui ouvre sur ce que le philosophe américain appelle « la division du travail linguistique ». L’un des principaux enjeux d’une théorie sur la signification, dans l’œuvre de Putnam, tiendrait alors dans le postulat que, s’il y a bien « un problème avec la référence »1, c’est à partir du « contexte » qu’il est possible de le poser, et sans doute de le résoudre. Pour faire comprendre cette idée, Putnam élabore des fictions qu’il appelle des « mondes possibles ». Il crée donc des contextes, comme la Terre Jumelle, voisine proche dans ses caractéristiques de notre planète Terre, ou encore il imagine des cuves (Putnam, 1981: 11-32), contexte qui, paradoxalement, prive le cerveau humain de tout contexte. Ces fictions sont autant de mondes possibles qui permettent au philosophe de penser le contexte, en tant que concept qui rend compte des problématiques attachées à la signification.

Afin de comprendre ce que peut être une théorie de la signification fondée sur le concept de « contexte », il nous faudra d’abord expliciter les problèmes auxquels Putnam s’est confronté. Ceux-ci nous amèneront à nous intéresser aux notions de représentation mentale et d’indexicalité. Nous verrons ensuite que le contexte n’est pas seulement un concept de la signification, mais qu’il est aussi, pour le philosophe, un outil méthodologique permettant d’éclairer la dimension interactive du langage.

2. Contexte vs représentations mentales

Dans Représentation et réalité, Putnam réfute l’idée chomskienne selon laquelle il existerait une grammaire innée dans l’esprit, qui serait une grammaire universelle. Cette grammaire universelle révélerait des similitudes parmi les différents environnements humains et serait construite « dans la structure de base de l’esprit » (Putnam, 1988 : 27). Selon Chomsky, il y aurait même chez l’être humain un « organe du langage » caractérisé par une « structure linguistique innée » (Putnam, 1988 : 27). Si l’on tente de la prolonger sur le plan de la signification2, cette théorie aboutit au fait qu’il existerait des représentations sémantiques, innées et universelles dans l’esprit3. Cette idée n’est pas nouvelle : depuis Aristote, on considère que le mot est associé, dans l’esprit du locuteur, à des représentations. Mais si Putnam fait remarquer que le verbe « signifier » (meaning) est effectivement lié à l’esprit (mind), pour autant il ne concède rien à ce qui apparaît comme une suprématie des représentations mentales chez certains linguistes. Au contraire, il affirme clairement son scepticisme à la fois à l’égard de cette « idée d’une grammaire universelle » (Putnam, 1988 : 28) et à l’égard de la théorie des représentations sémantiques innées. Pour lui, des catégories comme l’universalité ou l’innéité ne sauraient convenir à une théorie sémantique. De là ses objections à l’encontre du mentalisme, qu’il considère comme « la dernière forme prise par une tendance plus générale dans l’histoire de la pensée, la tendance à considérer les concepts comme des entités que l’on peut décrire scientifiquement (...) dans l’esprit ou le cerveau » (Putnam, 1988 : 31). L’un des problèmes que cette théorie pose à Putnam est qu’elle implique la possibilité, pour lui fallacieuse, « d’identifier les significations avec les descriptions que les locuteurs “ont dans la tête”, i.e. d’identifier les notions de signification et de représentation mentale » (Putnam, 1988 : 63).

La notion de « représentation mentale » peut être comprise en remontant à la théorie aristotélicienne qui relie le mot à un « concept », c’est-à-dire à une représentation dans l’esprit. La signification résulterait alors de l’association d’une image mentale à un signe linguistique. Ainsi, dire qu’un locuteur connait la signification de « arbre », c’est lui reconnaître la capacité d’en avoir une représentation mentale. À un signe linguistique serait donc associée une représentation qui définirait la signification des mots du point de vue des locuteurs. Putnam évoque l’héritage d’Aristote pour constater que « signifier quelque chose était probablement, dans l’usage le plus ancien, avoir simplement ce quelque chose à l’esprit » (Putnam, 1988 : 48). Or, il ne pense pas que nos concepts dépendent de nos représentations, mais plutôt qu’ils procèdent du contexte dans lequel nous vivons et parlons.

3. Contexte et indexicalité

Afin de démontrer l’inanité des théories de la signification fondées sur les représentations mentales, Putnam prend l’exemple d’un locuteur qui sait que des différences existent entre un hêtre et un orme, sans pour autant être capable de se représenter à quoi ressemblent spécifiquement ces deux arbres. Son idée est qu’il est possible de savoir qu’il existe des caractéristiques distinctives entre ces deux essences, sans que ces caractéristiques « soient elles-mêmes comprises dans les représentations mentales » (Putnam, 1988 : 64) que nous en avons. Autrement dit, nous pouvons avoir une même représentation mentale pour deux réalités différentes, si nous sommes incapables de distinguer l’orme du hêtre, si nous ne sommes pas capables d’avoir conscience de leurs différences. Nous connaissons leurs noms respectifs, mais nous ne pouvons pas les imaginer dans leur vérité. Quel est le sens de cet exemple ? Pour Putnam, il illustre le fait que ce ne sont pas nos représentations mentales qui déterminent les référents des mots. Un locuteur moyen peut savoir que des experts nomment « orme » une essence d’arbre bien particulière et ne rien en savoir d’autre. Peut-on dire alors qu’il connaît la signification de « orme » ? Il en connaît la forme phonétique, ce qui est d’importance pour un locuteur, mais s’intéresser à la signification nécessite, selon Putnam, de « s’abstraire de la forme phonétique du nom » (Putnam, 1988 : 61) et de s’intéresser au contexte, non seulement en tant que savoir d’expertise valable à une époque donnée, mais aussi en tant qu’intention du locuteur qui emploie un tel mot. À ce sujet, dans Représentation et réalité, Putnam évoque des discussions qu’il a eues avec Searle. Pour ce dernier, le locuteur moyen qui emploie le substantif « orme » peut le faire avec une intentionnalité qui, d’une certaine manière, contrebalance la théorie des représentations mentales. En effet, si un locuteur n’a pas de représentation mentale adéquate de ce qu’est un orme, il peut tout de même en parler avec l’intention de renvoyer à cet arbre que les savants, dans l’ici-maintenant de la communication, identifient comme des ormes. La notion d’intention doit donc être rattachée à celle de signification, car non seulement elle oriente l’interlocuteur sur un point de vue au sujet de ce dont on parle4, mais encore elle en fixe l’usage discursif dans le contexte de la situation d’énonciation, ce qui amènerait à supposer que maîtriser la signification d’un mot se mesure, entre autres, à son utilisation pertinente dans le discours5. La signification ne peut donc pas être pensée indépendamment du contexte de l’énonciation, en tant qu’il renvoie aux utilisations d’un mot dont la référence englobe le moment de l’énonciation, et en particulier les savoirs tenus pour vrais à l’époque où s’exprime le locuteur. Autrement dit, poser la question de la signification laisse entrevoir que les mots du discours contiennent un indexical.

La notion d’indexicalité renferme des termes qui « ont en commun [le fait] que leur contenu sémantique ou référent est chaque fois déterminé par le contexte de leur emploi ou de leur énonciation. Ainsi, tandis que la référence d’une occurrence de “la place de la Concorde” est la même qui que ce soit qui emploie cette expression et en quelque lieu qu’il se trouve, la référence d’une occurrence de “ici” est fonction du contexte de son énonciation » (Chauvier, 2009 : 121). Cette notion est utile pour faire référence aux données du contexte. Certains grammairiens parlent de « déictiques » pour désigner des mots dont la référence peut être trouvée grâce à la situation d’énonciation, par exemple dans le cas des pronoms « je » et « tu », des adverbes de temps et de lieu comme « ici » et « maintenant ». Putnam utilise quant à lui la notion d’indexicalité pour renvoyer à la fois aux données du contexte et à la dimension interactive du langage. En effet, pour l’auteur de Représentation et réalité, le locuteur moyen a besoin d’une aide qui tient à la dimension interactive du langage. Ainsi, pour comprendre le sens des mots, il existe ce que Putnam appelle « une division linguistique du travail » (Putnam, 1988 : 57), à savoir que tout locuteur, s’il ignore le sens d’un mot ou s’il n’en a qu’une idée imprécise peut toujours, le cas échéant, se reporter à des experts. Par exemple, un locuteur moyen peut dire que l’or est un métal jaune précieux, mais s’il a besoin de davantage d’informations, il doit se référer aux discours des experts et peut apprendre que l’or est inoxydable, que son numéro atomique est 79, sa température de fusion 1064°C, etc. Néanmoins, il n’a pas besoin de ces informations pour conférer au substantif « or » un contenu usuel. Dans cet exemple, ce dont le locuteur a besoin, c’est de se référer à la substance elle-même. Autrement dit, pour que la signification d’un terme tel que « or » existe pour un locuteur, il doit pouvoir se référer à une substance en tant qu’élément qui existe extérieurement à lui. La notion de « substance » est déterminante pour Putnam pour son extériorité même. À ce titre, elle constitue un argument à l’encontre des théories fondées sur les représentations mentales.

4. Le contexte comme outil méthodologique

On le voit, le problème philosophique que Putnam affronte est celui des conditions qui permettent de déterminer les références des termes que nous employons, indépendamment des représentations mentales. L’une des méthodes qu’il met en place pour le résoudre consiste à inventer des contextes que l’on peut comprendre comme des expériences de pensée6 par lesquelles un monde est possible. Ces expériences mettent le locuteur en difficulté : ses représentations mentales ne suffisent plus à lever les difficultés de signification, elles sont alors acculées à leurs limites. D’où le nécessaire recours à un contexte, auquel le locuteur pourra se référer pour traiter un problème de signification, en particulier lorsque les mots qu’il utilise rencontrent ce que le philosophe appelle des « expériences récalcitrantes » (Putnam, 1988 : 34). L’audace de Putnam, ici, est d’inventer des contextes qu’il appelle des « mondes possibles », afin de montrer le rôle déterminant que le recours au contexte joue dans les processus de la signification. Les mondes possibles d’Hilary Putnam sont alors autant de données observables qui peuvent varier selon « les contextes expérimentaux ou d’observation » (Putnam, 1981 : 42-43). Ainsi, sur la planète « Terre jumelle » que Putnam imagine, le substantif « eau » est employé pour désigner « un liquide qui joue le rôle de l’eau » (Putnam, 1988 : 66), c’est-à-dire une substance proche dans ses usages de ce que, sur notre Terre, nous appelons « eau » (H2O). Mais les compositions respectives des deux substances sont en fait dissemblables : ce qui pour les Terriens est « H2O » est là-bas « XYZ », bien qu’a priori l’eau soit exactement la même. Comment alors traduire le mot « eau » (XYZ) ? Le problème qui se poserait à un traducteur est complexe ! En effet, il lui faudrait posséder des connaissances chimiques sur les deux planètes pour savoir si la substance pure que sur Terre nous appelons « eau » est la même que celle des locuteurs de Terre jumelle. Le problème que Putnam veut soulever avec cette fiction est le suivant : deux réalités peuvent être associées à un même mot et à une même représentation mentale. Or, selon Putnam, la représentation mentale contient une part de fausseté, puisque pour lui, la référence d’un terme est, au moins en partie, « fixée par la substance elle-même » (Putnam, 1988 : 65).

Dans cette fiction de la Terre jumelle, l’exemple de l’eau montre à nouveau que le contexte auquel nous avons besoin de nous référer est celui des connaissances des experts7. En effet, seules les connaissances scientifiques peuvent, dans un cas problématique comme celui-ci, nous aider à y voir clair sur les significations. Ce qui peut distinguer l’eau (H2O) d’une substance qui lui est proche, c’est sa composition chimique. L’expérience de pensée que propose Putnam est éclairante : « Lorsque nous pensons d’abord à l’eau, ce à quoi nous pensons, c’est à des lois que nous connaissons (il peut s’agir, dans une période préscientifique, de généralisations de bas niveau sur des caractéristiques observables) ; mais si nous devions partir pour une autre planète, nous ne pourrions déterminer une fois pour toutes si tel liquide qui remplit les lacs et les rivières sur cette planète est de l’eau, en nous contentant de demander s’il obéit (ou obéit approximativement) ou pas à ces lois, ou s’il possède ces caractéristiques observables. Ce qui réglerait en définitive la question, ce serait de savoir s’il possède la composition chimique – que nous connaissions cette composition chimique ou pas, qu’il obéisse à ces lois ou pas, que nous les connaissions toutes ou pas – que possède et auxquelles obéit la matière que, sur Terre, nous appelons “eau” » (Putnam, 1990 : 186-187). L’opération qui permet de rendre visible ce genre de problème est la traduction. En effet, si l’on peut admettre que la traduction soit parfois une « belle infidèle », il faut aussi reconnaître que la trahison a ses limites ! Ainsi, l’on ne saurait traduire par « eau » le nom d’une substance qui ne possède pas stricto sensu les propriétés que nous lui connaissons. Les difficultés du traducteur permettent à Putnam d’expliciter ce qui est au cœur même du problème qu’il examine, à savoir que les mots « sont associés à des significations fixées qui déterminent leur référence » (Putnam, 1988 : 58) et en même temps, les références sont associées à un contexte, comme nous pouvons nous en rendre compte en traduction lorsque nous cherchons des équivalences. Traduire nécessite de trouver de ces équivalences « entre les langues de telle manière que l’on puisse s’attendre à ce que – une fois prises en compte les différences de croyances et de désirs – le fait de prononcer un énoncé dans l’autre langue dans un contexte donné évoque naturellement des réponses semblables à celles auxquelles on s’attendrait si l’on s’était trouvé dans sa propre communauté de discours et si l’on avait prononcé l’énoncé équivalent dans sa propre langue » (Putnam, 1988 : 58). La notion de « communauté de discours » est particulièrement importante dans la théorie de la signification de Putnam. Car, parler de communauté de discours, c’est affirmer que tout énoncé est aussi l’énoncé des rapports qu’un locuteur entretient avec le contexte dans lequel il prend la parole, et cela tient à la nature interactive du langage.

5. Contexte et nature interactive du langage

Se référer à la nature interactive du langage permet à Putnam de contrer la théorie d’un organe du langage que nous évoquions plus haut. Car, s’il existait un organe du langage, celui-ci fonctionnerait indépendamment de l’intelligence du locuteur. De surcroît, il serait « relativement stupide » car automatisé (Putnam, 1988 : 27). Or, le caractère automatique du fonctionnement d’un tel organe n’est pas recevable pour Putnam, en ce qu’il nie, par avance, tout effort de l’intelligence, toute créativité de la part des locuteurs, et finalement concède bien peu à la dimension interactive des pratiques langagières, dont le rôle est fondamental dans la signification des mots. Par ailleurs, c’est encore la dimension interactive du langage que convoque Putnam pour réfuter la thèse des positivistes logiques, thèse qu’il comprend comme « le fait que la signification d’une phrase doit être donnée (ou doit pouvoir être donnée) par une règle déterminant quelles sont exactement les situations d’expérience dans lesquelles l’insertion d’un énoncé est possible » (Putnam, 1988 : 32). Selon lui, cette thèse ne tient pas, et comme le précise encore Putnam, les positivistes eux-mêmes ont fini par rejeter cette conception qui repose sur ce qui serait une capacité des termes à être définis à partir d’un corpus limité de vocabulaire de base. Un tel point de vue suggère que les énoncés ont du sens parce que les mots ont des définitions et qu’ils apparaissent dans des phrases. Or, comme le fait remarquer Putnam, les références des mots ne sont pas liées seulement à l’histoire de la langue, bien que les significations aient effectivement « une identité à travers le temps » (Putnam, 1988 : 37). Se référant à Quine, Putnam oppose aux positivistes l’idée que les phrases font sens en tant que « corps groupé » (Putnam, 1988 : 33) et non en tant que segments isolés. Que signifie ici la notion de « corps groupé » ?

Il faut la comprendre comme l’ensemble des énoncés constitués non seulement par les phrases d’un locuteur, mais aussi par les hypothèses auxquelles il a recours pour construire du sens. Putnam donne l’exemple suivant : si quelqu’un affirme qu’un « voleur est entré par cette fenêtre et que le sol est boueux à l’extérieur », le fait d’en déduire qu’il y a des empreintes dans la boue n’est pas imputable aux faits établis mais à ce qu’il appelle « une hypothèse auxiliaire » (Putnam, 1988 : 33) (si le voleur est entré par cette fenêtre, il a marché sur le sol pour aller à la fenêtre) ainsi qu’à d’autres données d’informations générales. Ce « corps groupé » amène à déduire des hypothèses car c’est de la cohésion entre les énoncés que naît la signification, et non pas des phrases en tant que telles. C’est ce que Quine, que reprend Putnam, appelle « le holisme de la signification ». Cette expression signifie que les phrases rencontrent le test de l’expérience « en corps groupé » et non une à une (d’où le terme de « holisme »). Le fonctionnement même du langage ordinaire l’atteste, en ce qu’il « dépend de tout le réseau de croyances » des locuteurs. En effet, le langage ordinaire décrit l’expérience, et « il le fait à l’intérieur d’un réseau, et non phrase par phrase » (Putnam, 1988 : 34). Par exemple, écrit Putnam, « si je dis : “les faucons volent”, je ne cherche pas à ce que mon auditeur en déduise qu’un faucon avec une aile cassée volera » (Putnam, 1988 : 34). Ce qu’il faut saisir ici, c’est que le contexte, en tant que réseau de croyances, joue un rôle déterminant lorsque le langage sert à décrire l’expérience. Aussi, lorsque Putnam s’est intéressé aux énoncés marqueurs de modalités du type « John croit qu’il y a un verre d’eau sur la table », il a constaté qu’ils ne portent pas seulement sur ce qu’il se passe dans la tête de quelqu’un (ici la croyance). Car en réalité, ce type d’énoncé constitue aussi un énoncé sur le contexte, en tant que rapport d’un locuteur avec son environnement et en tant que les choses mêmes que nous désignons ont un environnement. Dire de John qu’il croit « qu’il y a un verre d’eau sur la table » est moins une référence à ce qu’il se passe dans la tête de John « qu’un énoncé sur l’environnement de John, et sur les rapports de John avec cet environnement » (Putnam, 1981 : 39). Autrement dit, un énoncé du type « il croit qu’il y a un verre d’eau sur la table » attribue au sujet « il » ou « John » la capacité de faire référence à l’eau, en la distinguant de toute autre sorte d’élément. C’est pourquoi, lorsque nous produisons un énoncé, nous nous attendons à certaines réactions de la part de notre interlocuteur. Ces réactions naissent des rapports que la communauté de locuteurs que nous formons entretient avec le contexte dans lequel nous vivons et parlons. Aussi la référence des termes est-elle un phénomène social. Ce point est crucial. En effet, qu’est-ce qui détermine ce que désignent les mots d’une communauté ? D’après Putnam, il apparaît que la référence des termes est « partiellement fixée par l’environnement même » (Putnam, 1988 : 68). Autrement dit, il existe, dans le processus même de la signification, ce qu’il a appelé « la contribution de l’environnement », expression qui renvoie, en partie, au rôle des experts dont nous avons vu plus haut qu’ils jouaient un rôle majeur dans la théorie de la signification élaborée par Putnam.

6. Pour conclure

Le concept de « contexte » permet de mettre l’accent sur le fait que le langage n’est pas une activité individualiste, et c’est ce qui amène Hilary Putnam à considérer que la théorie des représentations mentales n’est pas recevable. Pour lui, le langage est une « activité coopérative » (Putnam, 1988 : 58), qui se pratique dans un contexte formé d’une communauté de locuteurs. Le contexte renvoie donc aux contributions qui permettent de créer du sens et de ce fait, il va à l’encontre de processus isolables qui empêchent de penser la complexité de la signification et du langage, en tant qu’entreprise coopérative. Le contexte est donc bien l’ancrage qui rend possible la théorie de la signification. Il porte la dimension interactive du langage, le réseau de croyances des locuteurs et le recours aux experts.

1 Titre du chapitre II de Putnam (1981 : 33).

2 Comme a pu le faire Jerry A. Fodor, qui avait fait sa thèse sous la direction de Hilary Putnam. Ce dernier lui consacre de nombreuses pages dans

3 Nous n’évoquerons pas ici la théorie de l’esprit que Putnam avait élaborée sous le terme de « fonctionnalisme » car il l’avait abandonnée et s’en

4 Par exemple celui des experts.

5 Ainsi, une phrase telle que « Je construis au-dessus de ma tête un abri / Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse » (Hugo, La légende des

6 Voir « L’eau est-elle nécessairement H2O ? » Dans Putnam (1990 : 179).

7 Ce n’est pourtant pas la seule manière de définir le contexte, comme nous le voyons dans la suite de cet article.

Chauvier, S. (2009). Ce que « Je » dit du sujet. Les Études philosophiques, 1(88), 117-135.

Putnam, H. (1981). Raison, vérité et histoire. Paris : Les Éditions de Minuit.

Putnam, H. (1988). Représentation et réalité. Paris : Gallimard.

Putnam, H. (1990). Réalisme à visage humain. Paris : Gallimard.

1 Titre du chapitre II de Putnam (1981 : 33).

2 Comme a pu le faire Jerry A. Fodor, qui avait fait sa thèse sous la direction de Hilary Putnam. Ce dernier lui consacre de nombreuses pages dans Représentation et Réalité.

3 Nous n’évoquerons pas ici la théorie de l’esprit que Putnam avait élaborée sous le terme de « fonctionnalisme » car il l’avait abandonnée et s’en était justifié à plusieurs reprises. Cette théorie affirmait que nos états mentaux sont des « états computationnels », à savoir qu’il serait possible d’en décrire le fonctionnement à partir du modèle de l’ordinateur (computer).

4 Par exemple celui des experts.

5 Ainsi, une phrase telle que « Je construis au-dessus de ma tête un abri / Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse » (Hugo, La légende des siècles) est recevable du point de vue du sens, alors que « Le petit orme raclait son chaudron avec plus de verve que jamais » ne l’est pas.

6 Voir « L’eau est-elle nécessairement H2O ? » Dans Putnam (1990 : 179).

7 Ce n’est pourtant pas la seule manière de définir le contexte, comme nous le voyons dans la suite de cet article.

Valérie Perez

ESPE de Guadeloupe - Université des Antilles

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