Comprendre la mutation identitaire d’une femme algérienne en migration en France 

Understanding the Identity Mutation of an Algerian Immigrant Woman in France

Brahim Benberkane

References

Electronic reference

Brahim Benberkane, « Comprendre la mutation identitaire d’une femme algérienne en migration en France  », Contextes et Didactiques [Online], 8 | 2016, Online since 15 December 2016, connection on 23 October 2019. URL : https://www.contextesetdidactiques.com/442

S’inscrivant dans le champ des études sociobiographiques et portant sur les femmes maghrébines dans la migration, cette contribution emprunte la démarche des histoires de vie pour interroger le processus migratoire des femmes maghrébines. Ce processus est interrogé au sein de la relation qu’entretiennent ces femmes avec elles-mêmes, avec l’histoire du groupe dans lequel elles évoluent, faisant de ces mutations identitaires une dynamique de négociation permanente. C’est l’entretien biographique réalisé avec une femme algérienne vivant en France depuis 1998 qui permet ici d’investir le lien immigration-femmes maghrébines. L’analyse montre 1) que la mobilité a le potentiel (sous certaines conditions), de véhiculer des dynamiques réflexives transformatives ; 2) que l’individu se forme par lui-même à partir d’un déjà-là ; 3) que l’histoire biographiée dans le cadre d’un entretien participe à la conscientisation des transformations du sujet femme dans la mobilité. Cette contribution vise à mettre au jour le discours des femmes maghrébines et rendre audibles celles que nous qualifierons de grandes oubliées de l’immigration en France. En effet les chercheurs ont eu tendance à s’intéresser prioritairement à l’immigration masculine, Abdelmalek Sayad en l’occurrence. Ainsi, dans le cadre de notre recherche en didactique des langues et des cultures, nous estimons que recueillir le récit de vie des femmes maghrébines permet de réinterroger leurs parcours, de visualiser leurs mutations identitaires et, en conséquence, d’interroger l’espace social et politique dans lequel ces femmes évoluent.

In the frame of my doctoral research, I am interested in the “North-African woman in migration” as a research subject. This contribution is based on a sociobiographical research that is part of a dynamic of liberation of speech within the migratory experience. This research is an attempt to shed some light and visibility on North African women and on their self-reappropriation in migration. The connection between immigration and women embraces certain types of correlation between them and their story, the story of the group in which they evolve and which, consequently, works on and forges their imagination. In this paper, I also raise emerging ethical issues within a process that I consider in a dynamic of permanent negotiation in relation with their transformation and emancipation. On the one hand, this research aims at stepping North African women into the limelight, whom I consider as the “the great forgotten of immigration in France”; thus speaking shows the way, as the goal of narrating is to reflect on one’s journey and on one’s changes. On the other hand, speaking is the way, through alteritary exchanges, to germinate a formative process coming from the awareness of their transformation. To carry out my work, I first focus on mobility in relation to the notions of culture, interculturality and alterity. I then report on the results of an interview with a woman part of my research sample.

1. Introduction

Cette contribution trace un premier sillon dans une recherche doctorale entamée depuis peu en didactique des langues et des cultures sous la direction de Muriel Molinié (Ecole doctorale 268, Université Sorbonne Nouvelle Paris 3). Nous présenterons ici l’analyse d’un entretien biographique mené auprès d’une femme algérienne, qui symbolise un cas particulier de la population auprès de laquelle nous envisageons de mener notre enquête. Cet entretien nous a d’ores et déjà permis de nous décentrer par rapport à notre vécu migratoire et d’investir différemment notre recherche, par un regard renouvelé. Mais si ce cas est particulièrement intéressant, c’est d’abord par la singularité de son discours sur la migration. En effet, Madame A présente une histoire différente de celles que nous avions recueillies lors des échanges informels avec le groupe de femmes que nous accompagnons dans le cadre d’un atelier sociolinguistique (dorénavant ASL) dans la région de Tours.

2. La réalité du terrain : se former par- et dans- les relations alterréflexives

Au carrefour de différents champs disciplinaires (la sociologie, la sociologie clinique, les histoires de vies, la sociolinguistique et la didactique du français langue étrangère et seconde - FLE/S), l’entretien biographique crée un espace de verbalisation propre à comprendre la population enquêtée. Dans cet espace, le jeune chercheur que nous sommes interroge lui aussi l’ensemble de ses représentations personnelles autour de la migration et ses effets : le déclassement social, la dépersonnalisation et la désorientation auxquels nous avons été, nous aussi, en tant que migrant, souvent exposé. Et c’est bien par notre vécu d’étudiant algérien en France, qu’il nous a été possible d’interroger la notion de l’Ailleurs dans la mobilité et les dynamiques dans- et par lesquelles- le sujet est pris dans un rapport de force : entre son rapport à soi et ses rapports aux autres. En passant par l’histoire de vie d’une femme maghrébine en France nous souhaitons opposer à un discours sur l’identité et l’intégration souvent alimenté par les préjugés, un autre discours : un discours de vérité. Pour nous, le récit de vie est donc un moyen pour interroger le monde social et politique dans lequel les femmes maghrébines évoluent et pour voir comment à ce contact, elles se forment et se transforment. Un premier entretien exploratoire nous permettra de construire un premier cadrage théorique. L’objectif est ici la médiatisation d’un vécu souvent rendu inaudible par la précarité qui infériorise les femmes maghrébines et les maintient dans l’invisibilité. Notre contribution entend montrer la capacité de cette femme à comprendre les facteurs sources de changements, à investir son parcours de vie sous l’angle d’une conversation réflexive, à donner sens à son vécu et à pouvoir se projeter à travers la visualisation de ses propres transformations. L’espace de parole engendré par l’entretien biographique facilite l’introspection et le réinvestissement du souvenir mémoriel de la femme interviewée, rend audible une voix et rend possible un regard sur la migration différent du nôtre. Cela nous permet, en retour, de ré-interroger notre propre parcours migratoire et nos propres représentations.

L’analyse de la relation immigration-femmes nous renvoie à différentes interrogations : comment les femmes maghrébines se construisent-elles dans le pays d’accueil ? Quels sont les points de transformations identitaires qui s’opèrent au sein de leur vécu ? Comment l’identité transformée de ces femmes se révèle-t-elle dans le pays d’accueil ?

Notre recherche se construit donc sur un terrain que nous considérons comme espace alter-réflexif par lequel les identités (la notre et celle de notre enquêté) se forment et se transforment. Notre engagement dans la formation linguistique pour les migrants soulève différents enjeux, implicites et non-dits. Le fait d’être formateur et jeune chercheur, de mener un travail, alliant théorie, pratiques et analyse, a contribué à nous éclairer davantage sur notre intervention qui demeure complexe car les enjeux sont en reconfiguration permanente. Notre travail s’inscrit donc dans une démarche « altéro-réflexive » (De Robillard, 2007 : 40-41). En effet, notre approche du terrain et de l’altérité a donné lieu à une distanciation dans l’analyse et à un repositionnement en termes de « rétro-anticipation » (De Robillard, 2007 : 40-41), ceci, afin de donner du sens à une aventure humaine : la notre, celle des femmes en formation dans cet ASL. Il s’agit donc de faire de l’instabilité, qui est le résultat d’une approche altéritaire du terrain, un tremplin formateur.

L’ouverture à l’autre s’opère au sein des interactions. Pour tous les acteurs intervenant dans le cadre de la formation pour migrants, ce rapprochement entre soi et l’autre, permettrait de prendre conscience de soi et de l’autre tout en brisant la glace des différences et des résistances culturelles. Prieur (2006) écrit à ce sujet : « […] il s’agit de donner toute leur valeur aux discours des sujets eux-mêmes, à ce qu’ils disent de leurs langues, des noms de leurs langues, de leurs relations aux langues, de ce à quoi ils s’identifient, ou s’imaginent qu’ils s’identifient. Il importe donc de mettre en évidence ce qui opère à la fois comme un symbole et un ancrage de l’existence humaine, à savoir la subjectivation des langues et des pratiques linguistiques, par laquelle les sujets peuvent donner un sens à leur expérience…» (Prieur, 2006 : 115). Dans le cadre de la formation pour migrants, la métaphore du tissage prend tout son sens dans l’optique d’un formateur-accompagnateur. L’apprenant est maitre de son action dans ce lieu de confrontation et de socialisation. L’instrument de cette socialisation est la langue par laquelle des opérations d’interactions, de conflits, de bienveillance, d’émancipation s’expriment ; chacun signifiant sa façon de voir le monde et comment il l’appréhende. Maela Paul définit ce type d’accompagnement comme un agir sur le réel où la personne de l’apprenant est située dans son histoire et dans son environnement, sur lesquels il faudrait agir avec efficacité : « Interroger le réel, questionner les outils de son analyse, concevoir une mise en œuvre stratégique au service de transformations risquées introduisent les notions de contexte et de situation qui tranchent sur la seule évocation de l’accompagnement en termes de sollicitude, générosité, authenticité, respect, etc. et amorcent le passage d’une préoccupation à visée humaniste vers une problématique soucieuse de prendre en compte les théories de l’agir » (Paul, 2009 : 30-31). Le formateur-accompagnateur a la capacité de concevoir un travail en lien avec les besoins et les attentes de ses apprenants, ce qui nécessite rigueur et pertinence dans ce travail de préparation de la formation. Il s’agit d’impliquer les apprenants dans leur apprentissage comme des acteurs capables d’agir et de réagir en contexte, en faisant appel à leur expérience, leurs compétences et leur vécu. Le formateur-accompagnateur favorise un climat dans lequel l’apprenant peut agir et réagir en confiance. Cela sera vérifié dans l’entretien biographique réalisé avec Madame A.

Les enjeux éthiques régissant la rencontre dans la mobilité, avec tout ce qu’elle véhicule en matière de culture, de valeurs, de représentations, de conflits et de remise en question sont cenraux dans mon approche. Goï définit ainsi la rencontre culturelle : « Rencontrer l’autre, l’autre culturel, c’est s’exposer peu ou prou à en être effrité, égratigné, modifié, changé. C’est aussi probablement à être interrogé, nourri, ressourcé, grandi » (Goï, 2012 : 108). Dans ce sillage, l’expérience mobilitaire fait de l’individu migrant un être en situation de devenir et ce devenir ne sera porteur de sens qu’avec un investissement expérientiel de son histoire : « La situation de déplacement international [est] considérée comme situation renouvelant le regard que porte le sujet sur son inscription dans une culture et dans une histoire. » (Molinié et Leray, 2002 : 229).

La recherche sociobiographique s’intéresse au sujet-individu dans sa construction personnelle et son devenir au sein d’un espace social et politique donné. Elle participe également à l’émergence de ses représentations, à la communication de ses expériences qui, souvent, sont marquées par des mutations engendrées par la rencontre altéritaire. Cette dernière convoque des rapports de conflits, de dialogismes, de conscientisation et de changement. Quand quelqu’un raconte sa mobilité, cela permet de comprendre son histoire individuelle et celle qu’il construit avec le monde qui l’entoure. À ce sujet, Molinié (2015 : 130) souligne que « Dire le plurilinguisme et la mobilité, (permet) de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons et “ce qui nous arrive” ». En effet, dans le cadre de cette recherche, le choix de donner la parole à des femmes migrantes participe d’un processus de réappropriation de soi et relève d’une traversée dialogique et d’un travail de « reliance entre les deux langues, les deux sociétés, les deux cultures » (Molinié, 2015 :135).

S’intéresser à des femmes maghrébines relève d’un double constat de terrain1 : 1) une présence massive des femmes maghrébines dans les formations linguistiques destinées aux migrants et 2) le travail des formateurs n’intègre pas le vécu de ces femmes dans le processus formatif2. C’est pourquoi dans le cadre de nos interventions en qualité de formateur, nous avons voulu donner la parole à ces femmes et leur permettre d’exister pleinement au sein des cours. Notre implication dans le cadre de la formation linguistique nous a permis de voir que les femmes que nous accompagnons ont des histoires de vie souvent complexes et que favoriser le processus de verbalisation de soi désamorce les conflits d’habitus et transforme les trajectoires par la conscientisation de ces dernières. Comme le souligne Molinié (2015 : 73) : « C’est en travaillant avec ces publics que s’est progressivement formulée une problématique de l’avènement du sujet ». Mais comment donner sens à la connaissance qui sera construite grâce à l’entretien biographique ? Comment réussir à produire du sens dans un contexte où l’histoire de l’individu chercheur, ses intentions, ses représentations, ses hypothèses, ses préjugés sont soumis au crible de l’incertitude et du flou comme méthode de recherche ? (Fouquet, 2006). Cela implique une dynamique de rencontre avec l’individu enquêté qui est lui-même marqué et traversé par une histoire différente de celle de son enquêteur. Selon Goï et Pierozak (2010) : « Il semble bien que le « terrain » puisse être vu comme un procédé de confrontation du chercheur à l’altérité, selon un processus « alterréflexif ». En d’autres termes, le « terrain » serait, pour le chercheur, un moyen de s’instabiliser dans- et par- sa recherche, en même temps que celle-ci s’en trouve (explicitement) instabilisée (donc transformée) » (Goï et Pierozak, 2010 : 7). Notre travail de recherche intègre une dynamique formative engagée depuis quelques années et s’inscrit au sein d’une pluralité de champs d’études qui nous ont formé. Le caractère pluriel de notre parcours universitaire (en littérature, en didactique du FLE/S et en sociolinguistique) et l’orientation que nous donnons à notre parcours formatif affiche une certaine cohérence dans les choix engagés : notre histoire individuelle a son empreinte sur cette recherche. Celle-ci s’intitule “Dire l’épreuve altéritaire dans les langues de la migration : histoires de vie de femmes maghrébines en France”. Mener des entretiens biographiques a pour fonction d’interroger l’épreuve de l’Ailleurs en tant qu’épreuve-défi, une notion qui, comme le note Danilo Martuccelli, implique de vivre une série de confrontations et de bouleversements qui fera des individus des êtres en situation de devenir, des êtres en situation de formation et d’accomplissement de soi : « Ce n’est qu’en affrontant des épreuves-défis qu’il (le sujet) peut parvenir à se forger vraiment, c’est‑à-dire à atteindre une forme d’excellence qu’il n’avait pas, à l’origine, forcément en lui-même » (Martuccelli, 2015 : 51).

3. L’entretien biographique pour accompagner le réinvestissement de la traversée migratoire

3.1. Contextualisation de la situation d’enquête et méthodologie

Le passage par l’entretien biographique comme outil de recherche nous a permis de prendre conscience de l’impact d’une telle démarche sur l’enquêteur et son témoin : une femme algérienne en France. L’approche choisie pour recueillir le témoignage de cette femme se situe entre l’écoute, la compréhension et la négociation. Notre témoin suit une formation linguistique au sein d’une association qui se donne comme première mission de former et d’aider à l’intégration sociale des publics migrants accueillis au sein des formations ASL. Cette association fonctionne grâce à une forte implication de bénévoles (25 au total) dont nous faisons partie, répartis sur le territoire tourangeau. Le groupe-apprenants avec lequel nous avons travaillé est constitué de sept femmes, (trois Algériennes, trois Marocaines et une Tchadienne), peu scolarisées ou non scolarisées dans leurs pays d’origine. Pour la plupart, elles vivent en France depuis au moins dix ans. En tant que formateur bénévole dans cet ASL, nous intervenons dans une antenne particulière par son public exclusivement féminin. Il est à souligner que le rapport femme-homme est crucial dans ce cas : l’une des femmes a refusé notre présence avant de nous avoir préalablement rencontré. Cependant, notre présence était accueillie favorablement par notre groupe et celui d’une collègue intervenant sur le même créneau. L’ambiance, la relation entretenue, l’envie de se dire et de se raconter s’avèrent ainsi des éléments majeurs en lien avec notre implication dans la formation.

Dans notre représentation initiale, passer par l’entretien biographique permettait 1) de mieux comprendre les coulisses de la construction identitaire de cette femme et 2) de favoriser le processus d’émancipation sous-jacent à son récit, et ce en donnant une dimension publique et sociale à son discours via ma recherche. Pour mener l’entretien, nous avons pris le soin d’expliquer à notre témoin deux éléments. Premièrement, la portée de son témoignage via notre recherche et deuxièmement, le fait que son réinvestissement du souvenir pouvait faire émerger un vécu douloureux et déclencher des crises de larmes (liées à une difficulté à revivre, pendant un moment, l’éprouvante évocation d’une mémoire douloureuse). Les entretiens biographiques ont pour but, selon Demazière (2008 : 16), « de susciter la production d’une parole centrée sur la personne interviewée et rendant compte de fragments de son existence, de pans de son expérience, de moments de son parcours, d’éléments de sa situation ». L’entretien analysé ici s’est déroulé au sein de l’infirmerie de l’école élémentaire Rotière de la commune de Joué-Lès-Tours à Tours. Le cadre était bienveillant et chaleureux car nous étions à l’abri de tout parasitage de la situation de communication. Dans une première approche et en qualité d’enquêteur ayant un vécu commun avec notre enquêtée (nous venons tous deux d’Algérie et sommes traversés par- et traversant- la migration), nous avons eu tendance à projeter notre propre histoire dans celle de notre enquêtée : comme si les réponses étaient déjà connues avant d’être recueillies. Portant, la tournure et la guidance de l’entretien sont directement liées à la personne de l’enquêtée : c’est elle qui influence et modifie le cheminement envisagé au départ. C’est ainsi que cet entretien affiche un caractère biographique, intime et dépassant toutes nos attentes car il a pris un autre tournant qui fera sens, pour nous, par la suite. Notre enquêtée a choisi de parler d’elle, de ses parents, de sa vie de mère et d’épouse, de ses choix et de ses victoires. Nous avons accepté cet imprévu sans nous poser de questions et l’avons investi par une entrée compréhensive.

3.2. Exploitation et analyse de l’entretien biographique

Madame A est d’origine algérienne, elle vit en France depuis 1998. Elle est âgée de cinquante-quatre ans et mère de six enfants (cinq filles et un garçon). Madame A a acquis la nationalité française par filiation3. Après son installation en France, elle a fait venir son mari et ses enfants dans le cadre du regroupement familial. Après une première familiarisation avec la langue française en Algérie, dans son environnement immédiat, elle s’est formée progressivement depuis son arrivée en France pour acquérir des compétences linguistiques à l’oral et à l’écrit en français. Nos échanges nous ont fait comprendre à la fois combien son histoire est douloureuse et combien elle (Madame A.) s’est transformée. Pour parler de la relation qu’elle entretient avec la langue française, elle dit :

« Le français est un trésor pour moi, je fais les courses toute seule, je vais chez le médecin toute seule, je vais à la poste sans être accompagnée d’un garde du corps (rires, en référence à son mari et sa condition de femme en Algérie) »

Elle exprime ici le pouvoir que lui procure la langue française et sa capacité à dépasser sa condition de femme assistée et à aller vers la condition d’une femme libérée. Cette libération est en corrélation directe avec le vécu de Madame A. qui parle ainsi de la France et des changements qui se sont opérés en elle :

« J’ai changé de mentalité, je ne suis plus comme avant, comme je réfléchis en Algérie, je ne suis plus rancunière. Avec mon mari au bled, je ne peux pas lui dire quelque chose, même si la chose me parait maladroite, mais là quand je veux dire quelque chose à quelqu’un, je la lui dis, même mon mari ne me dit rien, ne me dit pas pourquoi. Je suis libre ! ».

L’émancipation que vit Madame A. participe d’une action politique implicite. En effet, le changement engendré par la mobilité lui a permis d’agir socialement au sein de la cité. Elle veut montrer qu’en tant que femme maghrébine, loin des représentations et de l’environnement social et culturel d’origine, elle a pu donner un autre sens à son parcours et assumer une nouvelle position de femme libérée et émancipée. A ce propos, le philosophe Jacques Rancière pense que « L’émancipation renvoie à une dialectique de l’individuel et du collectif, du subjectif et du social, […] se déployant sous des formes différentes (résistance, inversion du stigmate, autonomie morale, conflit) » (Rancière, 2000, cité par Tarragoni, 2014). À ce sujet, Madame A dit :

« Je souhaite travailler et passer le permis de conduire, je souhaite me donner une nouvelle chance, j’ai donné ma vie à ma famille. Déjà pour une femme maghrébine, arrivée à cette étape et pouvoir prouver à mes enfants, mes sœurs et mes voisines que j’ai pu faire quelques chose dans ma vie ».

Madame A éprouve un besoin de reconnaissance vis-à-vis des siens. Chez elle, vouloir donner un nouveau souffle à son parcours de vie relève d’une espérance vitale car elle souhaite sortir du « modèle réducteur » confinant la femme maghrébine dans un statut d’épouse et de mère de famille. Il semble que c’est cela que Maela Paul appelle une espérance éthique : « en développant à l’égard d’autrui la certitude qu’il est capable d’initier un processus par lequel il se révélera une personne, un sujet pensant, parlant et agissant d’une manière autonome, un être en formation » (Paul, 2004 : 312). L’on retrouve cette idée d’espérance éthique quand Madame A dit :

« Aujourd’hui, j’ai trouvé ma liberté, j’ai trouvé ma personnalité, je me sens Mra4, une femme. Le femme doit mettre la main à la pâte, loin des tâches ménagères, il faut qu’elle ait un avis ».

Notre interlocutrice exprime ici une forme de satisfaction dans sa traversée migratoire car elle a changé. En effet, le choix de parler du « devenir femme » en utilisant le mot « Mra » venant de l’arabe, révèle un fort attachement aux transformations observées et pouvoir les verbaliser au sein de cet entretien dénote une valeur symbolique pour Madame A. le processus de reconfiguration montré au sein de cet entretien biographique s’apparente à de petites victoires acquises projetant l’histoire individuelle dans une sphère plus large, celle de l’histoire du groupe dans lequel elle évolue. Dans un but de restitution de l’entretien réalisé avec madame A et dans une perspective de valorisation et de reconnaissance de cette dernière, nous avons invité Madame A à participer à un colloque5 dans lequel nous intervenions. Elle a pu prendre la parole de nouveau et participer aux échanges qui ont suivi notre communication. Notre prise de parole autour de son histoire (via la restitution de l’entretien réalisé avec elle et sans la nommer personnellement devant l’assistance) lui a conféré une place des plus importantes. Après le colloque et dans un échange informel, elle a exprimé sa grande joie par rapport à sa prise de parole : « vraiment c’était magique ! Merci beaucoup ! ». Voir des fragments de son histoire écoutés par des chercheur(e)s et discutés au sein d’une manifestation scientifique la valorise et favorise le processus d’intégration sociale dans lequel elle est engagée. Elle continue sa quête d’émancipation au sein d’une formation linguistique depuis le 3 novembre 2016 qui sera sanctionnée par un examen de DELF A2. Dans le sillage de cette nouvelle formation qui s’offre à elle, elle dit :

« Avoir un diplôme est un rêve, un plaisir. Ma vie était tracée et, à mon âge, avoir un diplôme, franchement, je serai fière de moi. Moi, j’ai jamais connu le collège, le lycée, la fac… ».

Le travail effectué dans le cadre de l’entretien biographique fonctionne comme un accompagnement qui donne lieu à une connaissance plus élaborée de soi et une meilleure reconnaissance envers soi. Nous interprétons cette dernière comme partie conscientisante et réflexive par laquelle le sujet visualise sa transformation. Selon Molinié (2015 : 85), l’entretien est plus qu’un recueil de données, « il outille la transformation des représentations sociales. Dès lors, la situation de l’entretien s’apparente à un espace de transition propice à la médiation de systèmes de valeurs (proches et distants, familiers et étrangers) ». En effet, la mise en mots provoquée par l’enquêteur participe de cette connaissance-reconnaissance en tissant un lien entre les expériences vécues et les transformations observées. Cette conscientisation réflexive exprimée dévoile une forme de démarche ou de marche vers soi. Elle montre une facette structurante du cheminement de l’histoire de vie et du devenir du sujet-migrant. Les points nodaux sur lesquels les transformations sont observées et conscientisées dans le cadre de cet entretien biographique contribuent, par la prise de parole, à la germination des facteurs-sources de la transformation (situations douloureuses, confinement, assujettissement...).

4. L’autre, le semblable : source de changement et de transformation

La démarche des histoires de vie engendre un processus réflexif et constructif chez celui ou celle qui emprunte cette voie rétrospective. Ainsi, l’entretien biographique a permis à Madame A d’établir des connexions entre différents fragments de son histoire et entre les deux mondes dans lesquels elle a pu évoluer. Cet entre-deux révélé au sein de la narration de soi est qualifié d’ « espace tiers » (Molinié, 2015 :135) qui rend possible la suture. En effet, une distanciation va se manifester essentiellement sous la forme d’une négociation permettant de trouver le juste milieu, car il s’agit bien de mieux vivre la rencontre entre les deux cultures, les deux rives, les deux langues, les deux vécus, les unes et les autres. Cette négociation peut revêtir une forme de « paradoxalité des conduites identitaires » qui, selon Manço, « est l’indice non pas d’une absence de conflits internes et/ou externes, mais de la capacité à les gérer ou à les digérer, […], la résolution positive des conflits normatifs en contexte de confrontation […]. Cette activité cognitive nécessite à la fois une exigence de rationalité et une tolérance face aux contradictions » (Manço, 2000 : 55 ). Cet extrait de l’entretien avec Madame A. en fournit une illustration :

« Au décès de la mère de l’épouse de mon frère, j’avais cette douleur et j’ai voulu faire plaisir pour la femme qui est décédée et pour l’épouse de mon frère. Et mon frère m’a dit : comment ça se fait, tu es voilée et tu rentres dans une église ? Je lui ai dit : et alors ! Mon esprit est sain et le bon dieu sait ce que je porte dans mon cœur. Pour moi, l’essentiel, j’ai fait mon devoir et les personnes présentes n’ont pas jugé ma présence et je suis convaincue de mes actes ».

Cet extrait est révélateur d’une situation conflictuelle qui met en évidence une ingérence dans la façon d’être et la façon d’appréhender le monde qui s’offre à Madame A. Elle a su y faire face grâce au travail de régulation intérieure qu’elle a pu générer tout au long de son parcours migratoire. Face à l’autre, le semblable, la décentration semble essentielle pour favoriser le processus de négociation-compromis, et trouver le juste milieu entre les deux vécus. Selon Manço (2000 : 54), « Il semble difficile d’envisager les processus interculturels hors d’un contexte de négociation et donc de confrontation : au niveau psychosocial, l’introspection ou la négociation “intime” entre soi et soi (action consciente ou latente) est une condition d’équilibration et d’épanouissement de la personnalité dans un contexte de conits et de changement culturel ». En réponse à la question suivante : est-ce que tu as rencontré d’autres situations de conflit et de résistance culturelle ? Madame A livre le témoignage suivant :

« Déjà chez ma sœur, qui n’a pas de rideaux et sa maison manquait d’intimité, je veillais à protéger mes filles et je les protégeais aussi de ses enfants (des garçons) à cause de leurs comportements parce que j’ai vu qu’ils vivent à la française et pas comme nous ».

On voit ici que de la conflictualité existe au sein du « même », avec ce qui relevait à première vue, du semblable. Or, cette conflictualité est source de différentes transformations vécues par Madame A. Ici, l’entretien biographique nous a permis de percevoir différentes facettes de la rencontre altéritaire que vit Madame A., et de comprendre comment, confrontée à cette altérité, elle s’invente un processus d’adaptation et de protection afin de sauvegarder certains aspects de son ancrage identitaire : « En psychologie sociale, l’équilibration intervient lorsqu’éclate une situation de dissonance cognitive (Festinger) entre une donnée nouvelle – dont on souhaite “l’assimilation” – et les schèmes antérieurs. L’acteur social adopte alors des stratégies d’accommodation afin de maximiser ses bénéfices symboliques : conserver les valeurs auxquelles il tient et s’approprier le nouvel élément cognitif. Par exemple, dans le cas de Madame A, porter le foulard islamique est une volonté de son mari. Cependant, faire le compromis de le porter s’inscrit dans un processus libérateur pour elle : « la monnaie d’échange d’une liberté de mouvement et d’instruction : en mettant le voile, elles mettent les voiles… » (Manço, 2016 : 55). L’équilibre ainsi construit dépend de la capacité des acteurs à redresser des situations de dissonance ; il peut être d’un degré très relatif ou procurer pleine satisfaction. Le processus d’équilibration est inconscient, sauf s’il fait l’objet d’une reconstitution conceptuelle (prise de conscience) » (Manço, 2000 : 54). Ce travail de « reconstitution conceptuelle » est ici rendu possible grâce à une relation de confiance qui permet des moments de grande sincérité et de connivence mutuelle. Les deux sujets (enquêteur/enquêtée) oublient la situation de communication et entrent dans une dynamique d’échange que Sayad (1999 : 288) qualifie d’« oubli partagé ». Il y voit « la condition même de l’authenticité du discours, (qui) peut être considéré aussi, très justement, comme le produit de la confiance qui est au principe de la relation d’enquête la plus fructueuse ». Peut alors s’entendre de manière sous-jacente, un discours positif sur l’émancipation dans la migration, discours différent de celui (dominant) qui assigne les femmes maghrébines à un processus d’assujettissement permanent.

5. Conclusion

Considérer la mobilité et sa dynamique transformatrice au moyen de l’entretien biographique, implique la volonté d’une meilleure compréhension des individus, de leurs motivations et des changements qui s’opèrent (volontairement ou involontairement) au long de leur parcours. Par ailleurs, raconter la mobilité permet d’appréhender le réel dans sa diversité plurilingue et pluriculturelle. L’entretien dont nous avons succinctement rendu compte dans ce qui précède a pu constituer un soulagement pour notre interlocutrice. Le récit biographique a ici la fonction d’outil narratif à travers lequel le subjectif est socialisé. Cette dimension sociale est fondamentale pour Madame A qui nous confie : « Je me sens légère, apaisée », exprimant une forme d’apaisement par rapport au fardeau qu’elle porte. Car cette parole racontée transcende l’individuel pour aller vers le social et c’est avec ce dernier que se conjugue le nouveau discours de l’intime. Raconter son histoire implique un détour par l’autre, par le monde. Investir le souvenir mémoriel par le biais de l’entretien biographique revient à une tentative d’accompagnement et de libération vis-à-vis d’un espace (social et culturel) propice à la précarité morale. L’entretien participe d’une restitution de cette histoire ; pouvoir se l’approprier permet de mieux se projeter. La quête de soi dans la migration commence à l’instant où le sujet migrant fait face à ses propres spectres : sortir de l’assujettissement et aller vers la rencontre-reconstruction de soi ou le devenir soi6.

1 Lors de mon stage de Master 2 FLE/S au sein de deux organismes de formation accueillant un public migrant adulte, les publics accueillis présentent

2 Propos recueillis lors de ce stage de Master 2 : l’évocation du parcours de vie et le passage par les langues d’origines des apprenants sont

3 Madame A a découvert très tradivement que son père était français et que si elle souhaitait obtenir la nationalité française, elle pouvait l’obtenir

4 Mra : veut dire femme en arabe.

5 Éthique de l’Accompagnement et Agir Coopératif, Université F. Rabelais, Tours, 26, 27, 28 mai 2016. Panel « Ethique de l’altérité et formes d’

6 En référence au titre de l’ouvrage de J. Attali (2014).

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1 Lors de mon stage de Master 2 FLE/S au sein de deux organismes de formation accueillant un public migrant adulte, les publics accueillis présentent une dominante féminine et essentiellement des femmes maghrébines.

2 Propos recueillis lors de ce stage de Master 2 : l’évocation du parcours de vie et le passage par les langues d’origines des apprenants sont considérés par certains formateurs comme un frein pour une meilleure entrée dans la langue du pays d’accueil et pour l’intégration des migrants.

3 Madame A a découvert très tradivement que son père était français et que si elle souhaitait obtenir la nationalité française, elle pouvait l’obtenir par filiation. De la découverte de ce secret familial est né le projet d’immigration de Madame A. En effet, par filiation (droit du sang) est français tout enfant dont au moins l’un des deux parents est français http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/citoyen/citoyennete/citoyen-france/comment-devient-on-citoyen-francais.html

4 Mra : veut dire femme en arabe.

5 Éthique de l’Accompagnement et Agir Coopératif, Université F. Rabelais, Tours, 26, 27, 28 mai 2016. Panel « Ethique de l’altérité et formes d’accompagnement des sujets plurilingues en contextes transculturels-Enjeux socio-biographiques et coopératifs en formations et recherches » (dir. M. Molinié).

6 En référence au titre de l’ouvrage de J. Attali (2014).

Brahim Benberkane

Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3 – DILTEC, EA 2288

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