Éditorial

Elisabeth Issaieva Moubarak Nahra and Lucie Mottier Lopez

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Elisabeth Issaieva Moubarak Nahra and Lucie Mottier Lopez, « Éditorial », Contextes et Didactiques [Online], 9 | 2017, Online since 15 June 2017, connection on 14 December 2019. URL : https://www.contextesetdidactiques.com/293

Dans le champ de la recherche en évaluation, il est largement admis que toute pratique évaluative est située dans un contexte donné et qu’il est essentiel d’en tenir compte lorsque l’on envisage l’étude de l’évaluation comme objet de recherche, outil méthodologique ou pratique pédagogique (De Ketele, 1993, 2006 ; Figari et Achouche, 2001 ; Mottier Lopez, 2009 ; Stufflebeam et Shinkfliend, 1985). Si la prise en compte du contexte est reconnue comme importante par la communauté scientifique de la recherche en évaluation, la définition proposée du contexte n’est pas toujours claire et sa conception est loin d’être unique et partagée. De manière générale, on peut différencier au moins deux conceptions, plus exactement deux modèles du contexte dans le domaine de l’évaluation : le modèle hiérarchique et le modèle interactionniste.

Le modèle hiérarchique, proposé par De Ketele (2006), est compris comme une pluralité de contextes pouvant être située sur trois niveaux :

  • un niveau micro-contextuel comprenant les caractéristiques de l’enseignement et de l’apprentissage en classe ou en groupe de formation ;

  • un niveau méso-contextuel se situant au plan institutionnel (école, établissement, institut de formation) ;

  • un niveau macro-contextuel renvoyant au système éducatif ou de formation.

Dans ce modèle hiérarchique, les niveaux contextuels sont envisagés comme s’emboitant les uns dans les autres. Les relations entre eux sont souvent peu conceptualisées et opérationnalisées ou alors dans un mouvement plutôt descendant, le macro-contextuel sur le méso ou micro-contextuel. Par exemple, il est examiné dans quelle mesure les résultats des épreuves externes standardisées infléchissent les pratiques évaluatives en classe (par exemple, Mons et Pons, 2013 ; Yerly, 2014) ou encore quelles sont les perceptions des enseignants à la lumière des contextes culturels et des politiques évaluatives (par exemple, Brown, Lake et Matters, 2009 ; Issaieva, Yerly, Petkova, Marbaise et Crahay, 2015). Peu de travaux existent par contre sur l’influence inverse, à savoir des pratiques évaluatives en classe sur les décisions prises au niveau des établissements (niveau méso) et/ou sur la régulation du système éducatif ou de formation (niveau macro), peut-être parce que la conception dominante reste un pilotage par le haut.

Le modèle interactionniste vise à dépasser cette conception hiérarchique entre les niveaux de contexte. Gallego, Cole et the Laboratory of Comparative Human Cognition (2001) incitent, par exemple, à concevoir les différents contextes comme constitutifs d’un processus dynamique d’influences réciproques. Comme le précise Mottier Lopez (2008 : 286), « une microculture de classe se constituerait en interaction avec d’autres cultures plus larges et contribuerait, elle aussi, à construire et à assurer la pérennité de ces cultures ». Pour ce qui concerne l’évaluation des apprentissages des élèves, des travaux empiriques adoptant cette perspective interactionniste sont encore isolés, mais semblent prometteurs. Ainsi, dans une analyse de l’élaboration d’un dispositif d’évaluation par les formateurs, dans un institut de formation, Mottier Lopez et Van Nieuwenhoven (2009) mettent en évidence que le contexte institutionnel (niveau méso) n’est pas imposé d’en haut (mouvement top-down). Celui-ci s’élabore en interaction et réajustement avec le niveau micro-contextuel, au travers notamment, des modalités de concertation entre formateurs, et ceci sur la base de leurs expériences en situation avec les étudiants. Dans une autre recherche, Mottier Lopez (2013) examine la façon dont des enseignants négocient des cultures d’évaluation dans des dispositifs de modération sociale, prenant en considération à la fois des référents institués et standardisés et des référents informels ancrés dans des savoirs d’expérience.

L’objectif scientifique de ce numéro 9 de la revue « Contextes et Didactiques » est de poursuivre la réflexion et l’analyse de l’évaluation à la lumière des contextes et de leurs interactions, dans divers ordres d’enseignement et de formation. Ce numéro propose de questionner également l’impact des contextes sur l’évaluation quand celle-ci recueille des informations à partir des apprentissages (au sens large, incluant des compétences) et acquis des élèves, ou d’étudiants et stagiaires en formation universitaire ou professionnelle.

Ce numéro comporte des études empiriques mobilisant des dispositifs méthodologiques complexes divers (entretiens, observations, analyses de productions), mais aussi des analyses théoriques et empiriques ciblant la conceptualisation de la notion de contextes en évaluation selon différentes définitions possibles. Au regard des questionnements posés et des problématiques traitées, les différents articles qui composent ce numéro apportent des développements intéressants et proposent des pistes de réflexion qui visent à s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants :

  • la définition des contextes en jeu et leur relation avec la question évaluative (comprise comme une pratique évaluative, réelle ou déclarée) ;

  • la modélisation des relations et des interactions conçues entre les contextes concernés du point de vue de l’évaluation des apprentissages et acquis des élèves, des étudiants et des stagiaires ;

  • la problématisation et l’interrogation des éventuelles tensions et transformations liées à la relation ou interaction entre contextes ;

  • l’identification de l’impact des différents contextes au niveau macro (politiques éducatives, pilotage d’un système), méso (établissements, équipes disciplinaires, par exemple) et micro (classe, discipline, contenu, acteurs) sur l’évaluation et inversement ;

  • la compréhension des mécanismes pouvant expliquer l’impact réciproque entre contextes au regard d’enjeux évaluatifs.

L’article de Lucie Mottier Lopez et Lionel Dechamboux intitulé « D’un référentiel d’évaluation fixe à une co-constitution référentielle dynamique, ce que nous apprend le jugement situé de l’enseignant » propose une modélisation théorique de la référentialisation dans des pratiques d’évaluation certificative réelles d’enseignants de l’école primaire genevoise, en français et en mathématiques. À partir de l’hypothèse d’une double relation dialectique entre le couple référent–référé et les situations, les auteurs tentent, non seulement, d’expliquer le processus sous-jacent des interactions des contextes évaluatifs pluriels convoqués (en termes de dynamiques co-constituantes médiatisées par l’activité interprétative de l’enseignant), mais aussi d’identifier les éléments qui les composent et qui sont réellement mobilisés dans l’agir évaluatif. Ce faisant, l’enjeu scientifique vise aussi à mieux appréhender les conditions des interactions des contextes co-constitutifs de la pratique évaluative.

L’article de Kristine Balslev, Anne Perréard Vité et Edyta Tominska, intitulé « “Formative, on est vraiment dans cette perspective-là” : interventions et intentions d’une formatrice universitaire dans l’évaluation de stages » s’interroge sur la mise en œuvre de l’évaluation formative lors d’un entretien tripartite de stage en responsabilité dans la formation initiale à l’enseignement primaire à Genève, en Suisse. En partant du postulat que les pratiques réelles prennent forme dans un mouvement double, entre des contextes prédéfinis et émergeants dans l’interaction, les auteurs interrogent l’évaluation formative du stage en termes de réseaux et d’influences réciproques. Les résultats révèlent l’importance des rôles endossés par les trois interactants (enseignante stagiaire, tutrice de terrain et formatrice universitaire), ainsi que des dimensions relationnelles informelles engagées pendant l’entretien.

L’évaluation formative en contexte constitue aussi l’objet de l’article proposé par Christelle Goffin et Annick Fagnant et intitulé « Faire vivre une expérience d’évaluation mutuelle en formation initiale : quelle transposition vers les pratiques d’enseignement projetées ? ». En partant du constat d’un écart entre le prescrit en matière d’évaluation formative et les pratiques réellement mises en classe, en Belgique francophone, les auteurs considèrent qu’un dispositif d’expérience d’évaluation mutuelle, en formation initiale, permettra aux futurs enseignants de comprendre ses enjeux et d’envisager des transferts possibles vers le terrain. En adoptant cette perspective, les chercheurs distinguent quatre niveaux de contextes et étudient plus particulièrement l’interaction entre les contextes de la formation et des futures pratiques professionnelles.

Si dans les articles précédents, des interactions entre des contextes évaluatifs sont constatées, c’est moins le cas dans la recherche réalisée par Gonzague Yerly et intitulée « Les raisons du faible usage des résultats d’évaluation externe par les enseignants. Étude croisée dans trois contextes éducatifs ». Ainsi, l’auteur analyse le regard de 41 enseignants quant à leur dispositif et à leur politique d’évaluation externe au Québec, en Ontario et en Suisse. Malgré les différences importantes entre les dispositifs et les politiques d’évaluation externe dans les trois contextes, les enseignants accordent peu de validité à ces données externes et ceci pour des raisons proches. L’auteur discute ces résultats en termes de dissonances qui sépareraient les approches d’évaluation externe et d’évaluation interne, tant sur le plan de leurs méthodes, de leurs usages que de leurs finalités. Afin de trouver un dialogue possible entre le contexte évaluatif macro et micro, l’auteur suggère de cibler le contexte méso (l’établissement) en tant qu’espace potentiel de rencontre et de rapprochement.

L’article de M’hand Ammouden intitulé « Analyse sociodidactique des évaluations internationales inspirées du Cadre européen commun de référence pour les langues » suggère de prendre en considération la diversité des contextes et des cultures éducatives, et par extension des cultures d’évaluation, en Algérie. Les expérimentations menées examinent les niveaux de compétences proposés pour les langues, et leurs descripteurs supposés prendre en considération le contexte immédiat de la pratique langagière. Les auteurs soulignent les difficultés de leur application dans des contextes non européens. Les auteurs concluent, d’une part, que ces difficultés découlent essentiellement de la nature des consignes et des thématiques, et d’autre part, que les contraintes qui en résultent désavantagent les publics qui ne connaissent pas la France et sa culture. La fiabilité et l’équité des évaluations sont alors mises en question.

L’article d’Ana Maria de Jesus Ferreira Nobre, intitulé « Pierre angulaire de l’enseignement des langues étrangères dans un environnement d’apprentissage virtuel : l’évaluation », envisage une redéfinition du concept d’évaluation en langues étrangères dans l’enseignement supérieur à distance au Portugal. Les auteurs proposent de passer d’une approche d’évaluation des connaissances à une approche qui vise le développement des compétences, en établissant la distinction bien connue aujourd’hui dans la littérature anglophone entre une évaluation des apprentissages (assessment of learning) et une évaluation pour les apprentissages (assessment for learning). Sans être directement théorisée par les auteurs, la relation entre évaluation et contexte est ici abordée du point de vue des outils pédagogiques et des ressources notamment sous forme d’informations et fichiers multimédias.

Un dernier article de synthèse sera inséré au dossier au mois de septembre 2017. Il visera à discuter les contributions de ce numéro au regard de la littérature de recherche.

En interrogeant la notion du contexte en évaluation dans une perspective plurielle, ce numéro 9 de la revue « Contextes et Didactiques » a pour objectif de mieux définir et comprendre les contextes au regard des enjeux évaluatifs et de modéliser plus explicitement certaines pratiques évaluatives situées. Ceci permettrait sans doute de prolonger les investigations afin de comprendre à quelles conditions certaines interactions contextuelles se produisent et pas d’autres.

Brown, G. T. L., Lake, R. et Matters, G. (2009). Assessment policy and practice effects on New Zealand and Queensland teachers' conceptions of teaching. Journal of Education for Teaching, 35(1), 61-75.

De Ketele, J.-M. (1993). L’évaluation conjuguée en paradigmes. Revue Française de Pédagogie, 103, 59-80.

De Ketele, J.-M. (2006). La recherche en évaluation : propos synthétiques et prospectifs. Mesure et évaluation en éducation, 29(1), 99-118.

Figari, G. et Achouche, M. (dir.) (2001). L’activité évaluative réinterrogée : regards scolaires et socioprofessionnels. Bruxelles : De Boeck.

Gallego, M. A., Cole, M. et the Laboratory of comparative human cognition. (2001). Classroom cultures and cultures in the classroom. Dans V. Richardson (dir.), Handboock of research on teachning. Fourth edition (p. 951-997). Washington, DC : American Educational Research Association.

Issaieva, E., Yerly, G., Petkova, I., Marbaise, C. et Crahay, M. (2015). Conceptions et prises de positions des enseignants face à l’évaluation scolaire dans quatre systèmes éducatifs : quel est le reflet des cultures et politiques évaluatives ? Dans L. Belair et P.-F. Coen (dir.), Évaluation et auto-évaluation : quels espaces de formation ? (p. 73-98). Bruxelles : De Boeck.

Mons, N. et Pons, X. (2013). Pourquoi n’y a-t-il pas eu de « choc PISA » en France ? Sociologie de la réception d’une enquête internationale (2001-2008). Revue Française de Pédagogie, 182, 9-18.

Mottier Lopez, L. (2008). Apprentissage situé : la microculture de classe en mathématiques. Berne : Peter Lang.

Mottier Lopez, L. (2009). L’évaluation en éducation : des tensions aux controverses. Dans L. Mottier Lopez et M. Crahay (dir.), Évaluations en tension : entre la régulation des apprentissages et le pilotage des systèmes (p. 7-25). Bruxelles : De Boeck.

Mottier Lopez, L. (2013). Pour une culture partagée de l’évaluation. Du retour à des pratiques d’évaluation traditionnelles vers la construction d’un nouveau rapport entre la recherche, le terrain et le politique. Revue Éducation Canada. Disponible en ligne sur : http://www.cea-ace.ca/education-canada/article/pour-une-culture-partagée-de-l’évaluation

Mottier Lopez et Van Nieuwenhoven, C. (2009). Co-élaboration d’une pratique d’évaluation entre formateurs : quelles relations de régulation au sein de la communauté de pratique ? Dans L. Mottier Lopez et M. Crahay (dir.), Évaluations en tension : entre la régulation des apprentissages et le pilotage des systèmes (p. 181-199). Bruxelles : De Boeck.

Stufflebeam, D. L. et Shinkfliend, A. J. (1985). Systematic evaluation: A self-instructional guide to theory and practice. Boston : Kluwer-Nijhoff Publishing.

Yerly, G. (2014). Les effets de l’évaluation externe des acquis des élèves sur les pratiques des enseignants. Analyse du regard des enseignants du primaire. Thèse de doctorat en Sciences de l’éducation, Université de Fribourg, Fribourg.

Elisabeth Issaieva Moubarak Nahra

CRREF (EA 4538), Université des Antilles

Lucie Mottier Lopez

Université de Genève, Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation

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