Les anthropolithes de Guadeloupe : un exemple de la culture matérielle locale pour l’enseignement des sciences, de la philosophie et de l’histoire

The Guadeloupe Skeleton (“Anthropolithes”): an Example of Local Material Culture for Teaching Science, Philosophy and History

Hervé Ferrière and Guillaume Salah Thomas

References

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Hervé Ferrière and Guillaume Salah Thomas, « Les anthropolithes de Guadeloupe : un exemple de la culture matérielle locale pour l’enseignement des sciences, de la philosophie et de l’histoire », Contextes et Didactiques [Online], 12 | 2018, Online since 15 December 2018, connection on 23 May 2019. URL : https://www.contextesetdidactiques.com/1139

Une des contributions de la « périphérie » antillaise à la production de savoirs anthropologiques dans les centres européens au début du xixe siècle tient à d’étranges objets : les anthropolithes de Guadeloupe. Ces squelettes « d’amérindiens » emprisonnés dans un grès corallien ont en effet provoqué des controverses importantes des sciences de l’époque. Mais depuis, ils ont été oubliés - et parfois même égarés ! Et pourtant, ils constituent un exemple évident d’un type développement des sciences qui peut avoir encore cours : appropriation des objets, des savoirs et des savoir-faire des « périphéries » (pillage des « ressources » si l’on reprend un vocabulaire économiciste réducteur) par les puissances économiques, culturelles et techniques dominantes. Ce modèle entre en contradiction totale avec la définition du savoir vu comme un « bien compossible » (un bien qui n’a de sens, de valeur et d’intérêt qu’à condition d’être librement partagé par tous) ; définition que les enseignants mobilisent assez spontanément au quotidien. Mais paradoxalement, ces objets, oubliés depuis plus de deux siècles, pourraient bien aujourd’hui participer à la construction d’un enseignement « contextualisé » des sciences, de la philosophie et de l’histoire - et en particulier d’une meilleure compréhension de la théorie de l’évolution.

Strange objects of the the early nineteenth century are the most interseting contributions of the Caribbean "periphery" to the development of European knowledge production centres: the anthropolithes of Guadeloupe. These "Amerindian" skeletons entrapped in a coral sandstone have indeed participated in important controversies of the sciences of this period. But since, they have been forgotten - and sometimes lost! Yet these skeletons are a clear example of the classic model of science development: appropriation of objects, knowledge and know-how of "peripheries" ("resources" in economicist vocabulary) by dominant economic, cultural and technical powers. This model is in total conflict with the definition of knowledge as "well-compracticable" (a definition mobilized on a daily basis by teachers in classroom). But paradoxically, these objects help us in the construction of a "contextualized" teaching of science, philosophy and history – and in particular a better understanding of the theory of evolution.

1. Introduction

Le littoral antillais est hanté par d’affreux souvenirs et des épisodes historiques. Le débarquement de Colomb sur « Karukéra1 » en novembre 1493, ou l’arrivée de la Déclaration des Droits de l’Homme sur la petite plage des Salines au Gosier (comme en témoigne le monument érigé sur place) constituent ce qu’on appelle communément des « moments importants ». Mais le débarquement des esclaves enchaînés, l’échouage des cadavres après les massacres perpétrés par les colons et les enterrements précipités dans le sable des fuyards Marrons n’en font pas officiellement partie (Diouf, 2014)2. L’histoire trace toujours une limite entre les ombres inutiles et les grands hommes (Zinn, 2009), une frontière entre les lieux mémoriels et les endroits où l’on ne fait que « passer ». Le littoral semble avoir fait partie de ceux-là longtemps en Europe (Corbin, 2000, Hilaire-Pérez, 1997) et il l’est sans doute encore ici, dans nos territoires des Amériques et des Caraïbes. Il est d’abord le lieu maudit de l’arrivée, celle qui succède à l’unique et dernière grande traversée. Il est l’espace venté où viennent se perdre les bruits douloureux :

« J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer... les abois d’une femme en gésine... des raclements d’ongles cherchant des gorges... des ricanements de fouet... des farfouillis de vermine parmi des lassitudes... » (Césaire, 1939).

Bien que certains Noirs viennent face à la mer rêver du retour vers « l’autre Bord » (l’Afrique originelle et mythique), le littoral n’est pas un domaine réellement important du patrimoine matériel et immatériel des îles Caraïbes. On l’associe plus volontiers, sous l’énorme pression économique et culturelle « ambiante », au tourisme, aux loisirs, et même plus à la pêche et autres activités économiques traditionnelles... Le réchauffement climatique et les derniers événements touchant les littoraux régionaux (marée noire de Deep Water Horizon en 2010, invasions régulières d’algues depuis quelques années dans les Antilles) ont participé aussi à ce dépaysement, à cette méconnaissance ou oubli des patrimoines insulaires, car il semble que les changements brusques ou brutaux de l’environnement quotidien participent à l’oubli de son passé (PARR, 2010). Et pourtant, c’est sur cette mince frange de corail et de sable blanc qu’a été découvert l’un des plus célèbres – en son temps, car il a été oublié depuis – objets scientifiques de Guadeloupe : le « fameux » anthropolithe.

Ce massif et étrange objet (ou plutôt, nous devrions dire, « ces objets » car les « spécimens » humains fossilisés furent plusieurs comme nous le verrons), vont être littéralement imbriqués dans les controverses et les réseaux scientifiques les plus importants du début du xixe siècle. Ils vont nous permettre surtout de dessiner une histoire particulière : celle de l’appropriation du patrimoine scientifique périphérique par les centres européens de production du savoir. Un « modèle » de développement des sciences que l’on a pu qualifier de baconien ou d’impérialiste (Conner, 2011 ; Worster, 1992) car il se réalise le plus souvent aux dépens des populations locales et laborieuses – qu’elles soient anciennes (« traditionnelles »), autochtones ou pas – et s’accompagne du pillage, de la confiscation, de la négation et parfois de la destruction des objets patrimoniaux et des cultures matérielles et immatérielles. Ces aspects-là de l’histoire de la science constituent assurément des points devant être aussi enseignés dans les classes et pas seulement à l’université (quand ils le sont...). C’est aussi par leur introduction dans l’enseignement qu’on le rend sans doute plus contextualisé.

Nous rencontrerons alors des savoirs et des objets que l’on classe parfois dans deux catégories : à savoir les cultures matérielle et immatérielle (Ferrière et Thomas, 2016 : 32-33), mais nous tenterons ici de montrer la continuité totale de ces deux catégories car les opposer reviendrait à renforcer l’idée d’une hiérarchie des savoirs qui leur sont attachés. Comme si les savoirs associés à la culture matérielle seraient de moindre légitimité scientifique et de moindre intérêt que les seconds. Nous allons voir enfin comment d’une part la méconnaissance voire l’oubli de cet objet (mais aussi des personnes et documents qui lui furent liés) en Guadeloupe et en France « hexagonale » continuent d’alimenter certains débats actuels se réclamant d’une pseudo légitimité scientifique (nous parlons ici des créationnistes quand ils cherchent à « expliquer » l’origine de l’espèce humaine), et d’autre part que cet oubli peut apparaître comme une chance, paradoxalement, car il permet d’écrire une histoire réellement populaire des savoirs scientifiques et historiques des Antilles, et de participer à l’élaboration d’un enseignement à la fois riche, ouvert sur le monde et contextualisé.

2. La « découverte » des premiers anthropolithes

2.1. Le « Galibi » de la plage de l’Autre Bord

Selon l’historiographie (Delpuech, 2003, 2014), en 18043, sur la plage de l’Autre Bord ou de la Pointe au dent (Lherminier, 1825), au Moule (une commune de l’est de la Grande Terre en Guadeloupe), sur le rivage de l’ancienne habitation Morel, à quelques centaines de mètres de l’actuel Musée archéologique Edgard Clerc, le commandant des forces française de l’île, Jean Ernouf (1753-1827) fait extraire du récif corallien un bloc de roche de plusieurs centaines de kilogrammes contenant un squelette humain. Cette plage est encore bien connue pour receler, dans le sable ou pris dans le platier de corail, des restes humains en grand nombre (cf. Image 1). Fréquentes sont les découvertes, au cours de pique-nique, de mâchoires, de morceaux de fémur, de fragments de bassins ou de crâne, plus ou moins anciens, plus ou moins mêlés aux autres sédiments du littoral4 (cf. Image 2)

Image 1 : Fragment d'os humain enchâssé dans la barrière de corail, plage du Moule, Guadeloupe

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Image 2 : Maxillaire humain trouvé dans le sable, plage du Moule, Guadeloupe

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Même si depuis le nom a changé de sens5, on classe alors ces restes humains parmi tous les objets trouvés dans le sol ou les roches : autrement dit, c’est un « fossile ». Mais celui-ci est particulier : le squelette est pris dans la roche calcaire comme dans une véritable gangue. On le nomme alors anthropolithe – littéralement « homme de pierre » – comme on le fait de tous les « fossiles humains » de l’époque. Mais à l’époque, on ignore d’abord l’existence de véritables fossiles humains (d’espèces plus anciennes que notre espèce actuelle, Homo sapiens) et on ignore aussi comment ce type de « fossiles » peut bien se former de manière « naturelle ». En effet, les premiers fossiles humains seront découverts et interprétés de manière scientifique seulement dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Et l’on saura expliquer la formation des fossiles en faisant appel, à la même époque, au principe « actualiste » selon lequel tout phénomène ou objet passé peut être expliqué grâce à des mécanismes actuels (nul besoin de faire appel à des causes surnaturelles – comme des catastrophes d’origine biblique dans une vision dite « catastrophiste » – pour expliquer quelque chose). Ce principe est évidemment fondamental en géologie mais il l’est dans de nombreuses autres sciences.

Dès le début de cette histoire, l’origine de celle que l’on appellera parfois « la dame de Guadeloupe6 » n’est pas douteuse : les esclaves Noirs la désignent sans ambiguïté sous le nom de « Galibi ». Car les tombes de ces Galibis sont toutes proches – comme le sont d’ailleurs celles des Noirs que l’on met en terre en dehors des cimetières et des surfaces utiles aux plantations. Et ils savent aussi que ce Galibi a été enfermé assez récemment et plutôt rapidement, parce qu’ils peuvent assister tous les jours à la formation du type de « gangue » sur les plages de l’île : une roche assez étonnante que les Noirs appellent la « maçonne-bon-dieu ». De nombreux articles reprennent d’ailleurs cette expression mais sans jamais la commenter : comme si elle permettait juste de nommer la roche mais n’expliquait en rien son mode de formation.

Or le terme Galibi est réservé depuis des siècles (Du Tertre, 1667 ; Rochefort, 1667) et jusqu’au début du xixe siècle aux « Indiens » (ou Natifs) du continent tout proche (Dauxion-Lavaysse, 1813 ; Hamy, 1873). Ces populations, on le sait, sont venues s’installer sur Karukéra ou « l’île aux belles eaux », qu’un certain Christophe Colomb a rebaptisée « Guadaloupe » lors de son arrivée. Pour les habitants de l’époque, le « fossile » est un squelette d’Indien, plus ou moins récent. Et même un Galibi, peuple indien dont on a connu des descendants même après leurs querelles sanglantes avec un autre peuple : les Natifs Caraïbes. Nous le verrons : en quelques mots, les Noirs (et peut-être les rares Natifs encore vivants), témoins, et sans doute auteurs principaux, des travaux d’excavations ont expliqué ce que les scientifiques européens mettront un siècle à comprendre... Mais n’allons pas trop vite !

Initialement destiné au Muséum de Paris, l’anthropolithe d’Ernouf aboutit finalement à Londres. Première étape d’un long périple rocambolesque... Bien qu’extrait par les Français, il est en effet récupéré par les Anglais qui occupent l’île de Guadeloupe de 1810 à 18157. L’amiral Alexander Cochrane (1758-1832), devenu gouverneur et commandant en chef de la Guadeloupe de 1810 à 1813 s’empare du fascinant objet et l’envoie en Angleterre (avec d’autres témoignages et trophées de sa victoire sur les troupes militaires françaises). Quelques années plus tard, dans les années 1818-1820, le général François-Xavier Donzelot (1764-1843), nouveau gouverneur de la Martinique de 1817 à 1826, extrait, sur la même plage, un deuxième anthropolithe qu’il fait parvenir à Paris en 1820 (Cuvier, 1826 : 134-136 ; Tyler, 1984). Il fait alors l’objet d’une description et d’une gravure par le naturaliste Georges Cuvier, publiées dans la troisième édition de son Discours sur les révolutions de la surface du globe, en 1826. Et les confusions et les légendes autours des différents anthropolithes ne font que débuter8...

Il semblerait en effet qu’il y ait eu d’autres anthropolithes prélevés au même endroit. Jean-François Dauxion-Lavaysse (vers 1770-vers 1830)9, un voyageur et géologue assez mystérieux, relate, dans son Voyages aux îles de la Trinidad, qu’il aurait réalisé lui aussi des fouilles au Moule, en 1805 et même excavé des ossements humains. Mais « par manque de bras », il n’a pu exhumer de squelettes complets – lesquels auraient été, selon ses dires, « plus décisifs que ceux de M. Gérard10 » pour expliquer leur présence en ces lieux et leur formation. Ses spécimens comprenaient en effet des crânes qui auraient permis d’identifier la « race » humaine à laquelle appartenait les corps (Dauxion-Lavaysse, 1813). L’idée de déterminer l’appartenance raciale des crânes récupérés grâce à leur forme montre le degré élevé d’information de l’auteur (cette idée est discutée depuis quelques décennies seulement dans les milieux savants européens – Ferrière, 2011 : 87-96), mais elle révèle aussi son intention de comprendre l’origine matérielle et historique des ossements. Nous verrons d’ailleurs qu’il formule une hypothèse intéressante sur ce problème. D’autre part, Ernouf lui-même a choisi de destiner le squelette « le mieux conservé » pour le Muséum de Paris (Faujas de Saint Fond, 180411). Cela confirme les dires de Dauxion-Lavaysse concernant la présence d’autres ossements (mais également des débris animaux et végétaux ainsi que des fragments d’objets inclus dans la roche). Deux autres squelettes ont – sans doute ! – été envoyés plus tard par un certain Pierre Duchassaing se présentant en mars 1852 comme licencié de Sciences naturelles12. Il en envoie un premier, au début des années 1850, à destination de la Société géologique de France et fait parvenir un second – un enfant de 8-10 ans selon ses dires - au Muséum de Paris. Il semble donc qu’il y ait au moins quatre anthropolithes (et peut-être cinq) envoyés en Europe durant le xixe siècle.

2.2. Un cadre historique violent : le rétablissement de l’esclavage

Le squelette de 1805 a immédiatement fasciné les européens présents en Guadeloupe alors que les cadres militaire, social et politique étaient on ne peut plus compliqués et sans doute bien étrangers à toute recherche scientifique « désintéressée » (Weber, 2003). En effet, en 1804, les soldats français présents dans l’île ont deux objectifs : maîtriser les esclaves et éviter l’invasion anglaise. Après avoir annoncé le rétablissement de l’esclavage en 1802 (suite à un arrêté signé par Bonaparte) et l’avoir imposé par la force dans des conditions atroces (Benot, 1991), les autorités militaires veulent à tout prix maintenir la domination des colons sur la population Noire qui a, un temps, espéré rester libre à l’image de celle d’Haïti.

Or, le principal « découvreur » de l’anthropolithe cité dans la littérature – Jean Ernouf n’est pas réellement l’incarnation de l’esprit humaniste, éclairé et savant que l’on attend lors d’une telle découverte scientifique. C’est un massacreur.

Ce capitaine général13 arrive pendant l’année 1803 (durant la courte période de paix entre France et Angleterre après le traité d’Amiens), pour renforcer le rétablissement de l’esclavage décidé par le Premier consul et qui vient d’être remis en place. Il doit aussi mater définitivement l’insurrection populaire que le redoutable Général Richepanse (1770-1802) a déjà sévèrement réprimée (Régent, 2007). Depuis, il mène d’une main de fer la lutte contre les Marrons et les derniers esclaves révoltés. Alors pourquoi un tel homme s’intéresserait-il à un squelette d’amérindien pris dans la roche ?

2.3. Un petit réseau de personnages intéressés par les sciences

Ernouf et les autres militaires qui lui sont contemporains ou qui lui succéderont en Guadeloupe – comme un certain Manuel Cortès y Campomanes (qui participe aussi à l’excavation d’un anthropolithe selon Cuvier)14 ou le général César Louis Marie d’Houdetot (1749-1825)15 –, sont bien sûr en contact quasi-permanent avec des colons fortunés, des fonctionnaires, des magistrats et des officiers de marine qui entretiennent des liens forts avec les institutions scientifiques de France. Il existe en effet des liens familiaux avec de grandes figures de naturalistes qui ont parfois voyagé dans les îles (Laissus, 1981), mais aussi des correspondances amicales avec des savants européens. Certaines personnalités locales ont des titres de correspondants officiels auprès du Muséum ou de l’Académie des sciences...

Mais Ernouf, que Dauxion-Lavaysse (1813) qualifie d’« ami zélé et éclairé des sciences », se distingue de ses collègues militaires. Il est en effet directement lié à des hautes personnalités des sciences françaises de l’époque. Il est, par exemple, en contact régulier avec l’éminent professeur Barthélémy Faujas de Saint-Fond (1741-1819), l’un des principaux géologues de ce début de siècle, qui célèbre son patriotisme et son érudition naturaliste après la découverte de l’anthropolithe16. Il lui est d’ailleurs lié aussi par l’intermédiaire de son aide de camp, le propre fils de Faujas : Alexandre Balthazar Faujas de Saint-Fond(1873-1832)17. Ils ont encore en commun un ami : le pharmacien et chimiste de Basse-Terre, qui a été l’élève du grand géologue parisien, Félix Louis Lherminier (1779-1833)18. Ce dernier – figure remarquable de la vie scientifique guadeloupéenne (Aurousseau-Guiraudet, 1934) – organise le premier petit Jardin Botanique de Basse-Terre (près de Belost) et enrichit les collections botaniques et zoologiques du Muséum et de l’École de Pharmacie de Paris. Il correspond aussi avec de nombreux savants français comme le chevalier Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), théoricien de l’évolution des espèces (Corsi, 2001) et Bernard Germain comte de Lacépède (1756-1825), grand spécialiste des poissons et personnalité éminente de la vie intellectuelle parisienne (Schmitt, 2010).

Il est aussi en relation avec Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844), l’un des grands naturalistes qui a participé à l’expédition d’Égypte et qui s’intéresse au plan d’organisation des animaux, avec Antoine-Laurent de Jussieu (1686-1758), de la célèbre famille de botanistes et de systématiciens, et avec André Thouin (1746-1824), le jardinier en chef du Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Quelques années après le début de notre récit, il écrira à Georges Cuvier (1769-1832), le grand paléontologue fixiste19 celui que l’on présente souvent comme l’inventeur des mondes disparus et Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent (1778-1846) naturaliste voyageur, botaniste et géographe, dont nous reparlerons plus loin car il va faire imprimer la planche de l’antropolite jointe à ce texte (cf. Image 3) (Ferrière, 2009 : 153-172).

Image 3 : Planche « Anthropolithe » (Atlas du Dictionnaire classique d’histoire naturelle de Bory de Saint-Vincent

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À ce petit noyau de « promeneurs » – les balades naturalistes, en vogue depuis la Révolution (Duris, 1996, p.103-105. Corbin 1982 : 131), sont menées sur plusieurs jours et la plupart du temps entre hommes de « bonne compagnie » – s’adjoignent de temps à autres d’autres érudits et savants locaux comme le grand ami de Lherminier : Jules Honoré Joseph Coussinblanc (1773-1836). Ce magistrat et écrivain est le premier à donner des dessins des lieux de pérégrinations de tous ces colons se piquant de sciences (Coussin, 1986)20. Mais, comme le déplore Coussinblanc lui-même, ces érudits sont peu nombreux et se sentent isolés parmi les autres colons seulement préoccupés de faire fortune. Tous ces hommes ne participent pas directement à l’histoire de l’anthropolithe, mais ils donnent à voir l’existence dès le début xixe d’une petite communauté savante dans l’île ; une communauté dont les préoccupations s’inscrivent dans la démarche générale d’appropriation du monde par la colonisation : à la fois militaire, matérielle, commerciale et politique mais aussi scientifique et technique comme l’a si bien montré Clifford D. Conner (Conner, 2011).

Certains de ces savants de la Guadeloupe sont tout de même liés par leurs correspondants à ce qui a constitué une des toutes premières sociétés d’anthropologie de l’histoire. En 1799, dans le cadre de la préparation de l’expédition de Nicolas Baudin (1754-1803) devant se rendre en Australie, est fondée à Paris la Société des Observateurs de l’Homme (Chappey, 2002). Cette société a pour vocation de donner des instructions aux voyageurs, militaires, naturalistes et érudits afin qu’ils recueillent et étudient sérieusement des informations sur l’histoire, les moeurs et la culture des peuples qu’ils seraient amenés à rencontrer pendant leurs déplacements. Cette société éphémère (elle cesse son activité en 1804) associe de nombreux anciens Idéologues21 de l’Académie des Sciences Morales (Picavet, 1971, Chappey, 2003), des savants comme Lacépède et Jussieu, mais elle est surtout dominée par des religieux qui tentent de reprendre en main les thématiques des travaux de recherche afin de les replacer, après la période athée de la Révolution, dans une voie plus conforme à la religion.

Le fait qu’un militaire et ses amis naturalistes se soient intéressés à un squelette dénote une implication intellectuelle certaine dans une des thématiques scientifiques essentielles de l’époque : celle de l’origine de l’humain. En vérité, nous verrons que c’est dans plusieurs problématiques fondamentales (aussi bien biologiques, géologiques, sociales que philosophiques), de ce début de siècle que les anthropolithes tiennent une place à part entière. Et cette implication explique l’intérêt qu’on leur porte et les dépenses auxquelles on s’expose pour les envoyer en Europe malgré une situation politique, sociale et militaire particulièrement tendue.

3. L’acclimatation des anthropolithes en Europe

Dès leur découverte, les anthropolithes suscitent l’intérêt et on se questionne sur leur origine. L’examen des squelettes et leur confrontation avec les informations en possession des colons et des savants métropolitains intègrent ces étranges objets dans les catégories philosophiques et les sujets de questionnement de la vie intellectuelle européenne de l’époque. Cette « acclimatation » radicale déplace les anthropolithes de leur contexte premier et celui-ci disparaît au profit du développement d’une « symbolique » de l’objet (qui va mobiliser un autre ensemble de sens et de valeur) dans le contexte européen. Comme les plantes, les animaux et les indigènes captifs ramenés en Europe par les navires, les anthropolithes rejoignent la longue liste des « objets » patrimoniaux arrachés à leur terre originelle avant de servir de butin de guerre, de symboles de pouvoir aux puissances militaires concurrentes. Mêlés aux rivalités entre nations et pays européens, ces « fossiles » vont véritablement changer de valeur (esthétique, philosophique et épistémologique) et même de signification en arrivant sur les rives du Vieux Monde. Et le fait que ce soit des restes humains démontrent de manière encore plus probante qui exerce alors le pouvoir dans ces terres lointaines : a-t-on jamais vu des militaires africains récupérer des squelettes en Europe pour aller les exposer dans un musée de leur pays d’origine ? Cette démarche n’est pas que « scientifique » : elle est aussi une forme de justification de la domination.

3.1. L’intégration des Anthropolithes dans les débats sur le catastrophisme et la fin des mondes

Au début du xixe siècle, les fossiles et certains paysages déchiquetés fascinent et questionnent de plus en plus mais surtout dans une nouvelle optique, une nouvelle « vision du temps » en partie héritées de la toute récente Révolution de 1789 (Ferrière, 2011 : 100-102). Des coquilles géantes (nos « ammonites ») sont trouvées au sommet des montagnes. Des signes d’immersion et de catastrophes sont découverts parfois loin des côtes actuelles. Le niveau de la mer semble reculer dans le nord du continent européen. On découvre aussi des « espèces perdues » : d’étranges animaux de grande taille dont on ne retrouve pas les équivalents de nos jours. Mais, même au siècle des Lumières, le récit du déluge biblique semble encore expliquer tout cela à bon compte.

Pourtant comment expliquer logiquement qu’une submersion, même catastrophique, ait pu tuer des espèces marines ? Ou que certaines formes animales aient complètement disparu ? Le doute s’installe dans les esprits. Le pouvoir de la religion et de la monarchie s’effrite sous les coups d’une société libérale, et de ses alliés marchands, scientifiques et artisans. Alors, d’abord discrètement, des savants s’intéressent à l’âge de la Terre, à la réalité du récit du livre mosaïque et à la ressemblance entre hommes et animal (Ferrière, 2011). Dans cette perspective, la quête d’hommes littéralement « antédiluviens » est chose commune. Par exemple, dès 1726, dans la prestigieuse revue londonienne Philosophical Transactions, J. J. Scheuchzer (1672-1733), un naturaliste et médecin suisse et collectionneur de fossiles, fait paraître une planche de ce qu’il considère être les restes d’un témoin du déluge : « Homo testis diluvii ». Et même si plus tard, Georges Cuvier prouve qu’il s’agit seulement d’un squelette de salamandre géante (une « protée »), la fascination pour tout « fossile » de ce type demeure immense au début xixe siècle. La liberté scientifique accompagnant la fin de l’ancien régime va permettre aussi de réinvestir plus largement ces questions sur l’histoire réelle de la terre et de la vie. Rien d’étonnant à ce qu’un squelette humain produisant des signes d’ancienneté suscite l’intérêt de colons en pleine guerre, d’institutions savantes mais aussi de foules éduquées.

En ce début de xixe siècle, période troublée s’il en est, s’ajoutent à cet intérêt « scientifique », deux autres causes de questionnement aussi intenses. La première parcourt depuis un demi-siècle les rangs des lettrés et le mouvement maçonnique. Elle est liée à la recherche des origines de l’humanité. La seconde est plus philosophique et découle de la violente histoire européenne récente. La Révolution anglaise, sévèrement matée, et la Révolution française, bien que contrefaite par le pouvoir du Directoire puis du Consulat, ont ouvert des portes aux scientifiques mais elles laissent aussi des traces d’anxiété dans les esprits. L’urgence toujours vive de la « question sociale » (Castel, 1995) et les prémices de l’industrialisation (Jarrige, 2016) défont les formes anciennes d’ordre et d’associations. On se questionne à la fois sur l’origine et sur la fin des civilisations car l’époque paraît particulièrement sombre. Le mythe de l’Atlantide, comme tous les symboles des civilisations disparues (celles de l’Antiquité égyptienne, grecque et romaine) sont réinvestis à longueur de temps par les savants, les écrivains mais aussi les gouvernants (Vidal-Naquet, 2005 ; Ferrière, 2009). On se préoccupe de grandes catastrophes capables de raser des cités mais aussi de faire disparaître une espèce comme la nôtre. L’arrivée des anthropolithes à Londres et à Paris n’est donc pas un événement anecdotique.

3.2. La « datation » de l’anthropolithe et son intégration dans la controverse sur le transformisme, l’origine de l’Homme et le polygénisme 

Cet objet, dès les années 1810, est convoqué dans les grandes controverses anthropologiques et biologiques « occidentales » du siècle. À savoir : l’âge de notre espèce (sommes-nous aussi anciens que toutes les autres espèces ou sommes-nous les derniers à être apparus après une longue histoire de « transformations » successives? C’est-à-dire, dans des termes contemporains, après une longue évolution ?) ; la possibilité de notre origine animale (et donc l’existence de fossiles pré-humains à mi-chemin entre animal et humain) ; et les raisons de notre diversité « raciale » (appartenons-nous tous à la même espèce22 ou les « races » forment-elles des espèces différentes ayant eu des origines et des histoires différentes23 ?).

De nombreux travaux durant le xixe siècle participent à ces débats qui passionneront l’Europe savante, politique, littéraire et religieuse et même au-delà, jusqu’aux États-Unis (Chaplin, 2015). Avant la découverte d’un fossile « humain » réellement problématique dans la vallée de Neander (dans l’Allemagne actuelle) en 1856, les travaux de Boucher de Perthes (1788-1868), considéré comme l’un des tout premiers à avoir réfléchi aux formes et aux cultures humaines ancestrales dès 1840 (Cohen et Coppens, 1999, Cohen et Hublin, 2017), on peut suivre ces houleux débats dans les textes des médecins radicaux anglais des années 1830-1840 qui diffusent les idées transformistes françaises en Angleterre (Conner, 2011), dans les écrits de Charles Darwin (1809-1882) et Alfred Wallace (1823-1913) à la fin des années 1850... Au moment de l’arrivée des anthropolithes en France, ils vont opposer le fixiste G. Cuvier et ses partisans, aux transformistes Lamarck, Bory de Saint-Vincent et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire...

Ainsi, dès 1813-14, l’anthropolithe fait l’objet d’une exposition à Londres qui attire les foules et, rapidement, la société savante de la capitale s’empare de cet objet. Dès 1813, le naturaliste Dauxion-Lavaysse (1813 : 62-63) opte pour une origine récente des corps. Ses arguments se basent d’abord sur l’orientation des squelettes qui sont, à l’en croire, « placés est et ouest, suivant l’antique coutûme [sic] des Asiatiques et des Américains ». Ensuite – démonstration plus convaincante – la présence de débris d’objets « semblables à ceux dont se servent encore les sauvages » lui suggère que la plage du Moule est un cimetière que le passage du temps a changé en un banc de roche calcaire. L’année suivante, dans les Philosophical Transactions, le naturaliste Charles Konig (1774-1851) édite une lettre à l’intention du célèbre naturaliste voyageur Sir Joseph Banks (1743-1820). Il y explique que naturalistes, chimistes et géologues se sont intéressés à la composition du fossile et à son âge mais qu’il n’a rien d’étrange ou d’étonnant. Ce texte est immédiatement traduit en français dans le Journal de Physique d’un fervent matérialiste, Jean-Claude Delaméthérie (1743-1817). Celui-ci est un vieux proche de Lamarck – défenseur, on le sait, d’une théorie transformiste combattue par les tenants du fixisme et du catastrophisme. Mais Delaméthérie est aussi redevable à l’adversaire scientifique le plus puissant de Lamarck d’une partie de ses revenus : le Baron Georges Cuvier. Les deux hommes n’ignorent pas l’usage que pourraient faire les partisans de Lamarck d’un fossile humain montrant des signes de transformation. En éditant ce texte, alors que Paris est secoué par les premières défaites importantes des armées napoléoniennes, Delaméthérie provoque un regain de tension entre tous ces hommes. L’époque est celle d’un premier grand règlement de compte entre Lamarck et Cuvier – viendra, dix ans plus tard, celui entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire auquel Bory de Saint-Vincent participera activement (Ferrière, 2009 : 117-123).

Mais les événements militaires vont retarder la controverse naissante : c’est la dernière Campagne de France. Il faut attendre l’été 1818 pour que Cuvier puisse enfin, alors qu’il est à Londres pour quelques semaines seulement, observer directement le squelette. Il conclut aussitôt qu’il est absolument récent (comme toutes les momies et autres squelettes humains qu’il a pu étudier) et donc que l’anthropolithe ne montre aucune transformation de notre espèce dans le temps. Examinant peu après le spécimen de Paris acheminé par Donzelot, il conclue également à une origine récente et, en s’appuyant sur les descriptions de Moreau de Jonnès (1778-1870), alors correspondant de l’Académie des sciences aux Antilles, il attribue son origine à un naufrage, invalidant à l’avance les autres « nombreuses conjectures » – dont il sera bientôt question.

Trois ans plus tard, durant l’été 1821, A. Moreau de Jonnès lit à l’Académie des sciences un mémoire allant dans le même sens que Cuvier (Moreau de Jonnès, 1821). Après avoir cité nombre d’observations montrant le peu d’ancienneté des squelettes, il prétend qu’ils n’ont pas même appartenu aux Natifs Caraïbes (ni même à d’autres Natifs, sans doute). Son avis est que « ce sont simplement des cadavres de personnes qui ont péri dans quelque naufrage » (Cuvier, 1826 : 67) et il conclut qu’il n’existe nulle part ailleurs la moindre preuve de variation de forme de notre espèce avec le temps ni même de son grande ancienneté. Celle-ci est le fruit récent de la création divine et n’a pas changé depuis. La cause semble entendue.

Ce serait sans compter sans l’une des figures les plus iconoclastes de la Restauration : Bory de Saint-Vincent. Ce dernier est connu pour ses positions transformistes, son rôle politique anti-royaliste pendant les Cent Jours et son anticléricalisme notoire. Il revient d’exil à Paris début 1821. Totalement désargenté, il se lance aussitôt dans une aventure éditoriale avec son ami et protecteur E. Geoffroy Saint-Hilaire : un Dictionnaire classique d’histoire naturelle (1822-1831), présenté comme rival d’un autre ouvrage collectif que viennent d’initier G. Cuvier et son frère Frédéric, le Dictionnaire des Sciences Naturelles (1819-1830). Or le projet de Bory connaît rapidement le succès24.. Dès le premier volume, on donne à lire un article écrit par le jeune et talentueux géologue Constant Prévost (1787-1856), futur fondateur de la Société géologique de France. Cet article, intitulé comme il se doit « Anthropolithes », est accompagné d’une planche gravée et colorée (le fait qu’elle soit coloriée est le signe de sa grande importance ! Nous vous la fournissons en illustration) et il conclut à la jeunesse du squelette, mais pas du tout pour les mêmes raisons que celles de Cuvier ou de Jonnès. Augmenté d’autres articles du Dictionnaire classique, souvent écrits par Bory lui-même, il nous explique que les espèces humaines sont toutes plus ou moins récentes parce qu’elles sont toutes les produits locaux d’une lente transformation aboutissant immanquablement à l’Homme. Autrement dit, une espèce insulaire apparue sur place – comme celle trouvée en Guadeloupe – est forcément plus jeune que l’espèce Européenne. Car dans la pensée de Bory, les îles sont plus récentes qu’un continent comme l’Europe : elles ont émergé des flots après les continents (pour des raisons que nous ne développerons pas : voir Ferrière, 2009 : 161-163). Les espèces terrestres qui s’y sont formées (à partir d’espèces marines ancestrales) sont donc plus jeunes que celles des vieilles terres de France... Une telle hypothèse peut nous paraître étrange, mais elle a la prétention d’être écrite en opposition au récit biblique et de répondre, pour l’époque, à des critères scientifiques argumentés.

Cette interprétation – qualifiée de polygéniste (au sens où les « races » humaines ont des origines différentes) – est évidemment en totale opposition à celle de la Bible et surtout à celle de Cuvier (une position qu’on nomme monogéniste). Ce dernier va revenir dans son propre dictionnaire sur le fossile guadeloupéen pour expliquer son mode de formation, mais il se garde bien de répondre à la provocation de Bory – qui de son côté enfonce le clou dans d’autres ouvrages encore plus polémiques et provocateurs (comme son ouvrage de 1825 qui sera réédité plusieurs fois). Et même si l’on retrouve l’anthropolithe mis en scène dans l’un des premiers articles suggérant l’existence de formes pré-humaines animales : Paris avant les hommes (1861)25 du géologue et botaniste Pierre Boitard (1789-1859), la quasi-totalité des naturalistes de la période remet en cause l’existence d’hommes fossiles.

On le voit : ce squelette sert – il est vrai, parmi d’autres exemples trouvés dans des grottes européennes – de support aux questionnements les plus audacieux et les plus controversés de l’époque sur l’origine de notre espèce. Il va entrer peu à peu dans des problématiques plus techniques – et moins philosophiques -, signe d’une érosion certaine de sa notoriété. Cette tendance semble indiquer la marche normative de la science européenne qui depuis la révolution newtonienne tend à « refroidir » tous les sujets de questionnements par l’usage de la seule « Raison » c’est-à-dire, la soi disant neutralité idéologique et l’objectivité – autres façons de nommer le conservatisme moral et social. Même les remous provoqués par l’ouvrage de Darwin en 1859 sont à considérer avec un peu de recul : ils n’ont pas provoqué la passion qu’il est de bon ton de répéter d’ouvrage en ouvrage pour alimenter une sorte « d’épopée scientifique » ; une épopée qui transformerait les savants en « héros » de la lutte pour la vérité et soulèverait une hostilité générale. Ils travaillent finalement, qu’on le regrette ou non, dans une assez large indifférence jusqu’à ce que d’autres acteurs de la société s’emparent de leurs travaux. Pour ne donner qu’une idée de ce qui se passe en 1859 et dans les années suivantes en matière de succès éditorial : le véritable best-seller de 1859 est un livre proposant des moyens de s’élever socialement écrit par un certain Samuel Smile (1812-1904) : Self Help. Il est vendu en 20.000 exemplaires dès les premiers mois. Traduit dans une dizaine de langues, on en vendra plus d’un demi-million d’exemplaires en quelques dizaines d’années (Jarrige, 2016 : 134). On connaît d’ailleurs (encore aujourd’hui) davantage l’interprétation tendancieuse de l’œuvre de Darwin donnée par le sociologue Herber Spencer (1820-1903) que le texte du naturaliste. Mais c’est un autre sujet (Ferrière, 2011 : 111-144).

3.3. Les géologues puis les américanistes26 s’emparent des anthropolithes se succédant en Europe

La multiplication des anthropolithes n’est pas pour rien dans leur perte de « valeur » (et cela même s’ils sont encore exposés à Paris et Londres dans les années 186027). En effet, de singulier, un objet devient presque banal lorsqu’il se répète : il devient comparable à comme n’importe quel objet qu’il soit scientifique ou pas (Benjamin, 2000). De même, leur insertion dans des questionnements de plus en plus spécifiques, d’abord géologiques – sédimentaires pour être précis puisqu’on se questionne sur la dureté de la gangue calcaire qui enferme les squelettes de Guadeloupe – puis archéologiques (à quelle culture appartiennent-ils ?), va aussi participer à cette « érosion »...

Les géologues, qui se constituent alors en une société reconnue et cherchent à « normaliser » leurs méthodologies scientifiques (c’est-à-dire à les rendre communes, consensuelles et répondant aux normes épistémologiques de leur temps : voir Gohau, 1990 et Ellenberger, 1988) s’intéressent davantage au mode de formation des roches calcaires enchâssant les squelettes plutôt qu’à leur signification dans les débats naturalistes. Ils vont donc s’intéresser, dès 1817 (Brugnatelli, 1817), à la fameuse « maçonne-bon-dieu », dont la nature chimique et le mode de dépôt les mobilisent pendant quelques années avant de devenir un exemple parmi d’autres : ce n’est qu’une sorte de grès qui se forme assez rapidement sous les climats tropicaux. Mais jamais ils ne cherchent à expliquer le nom donné par les Noirs à cette roche. Pourquoi le feraient-ils en effet puisque, pour eux, ce nom ne semble avoir qu’un sens « folklorique ». Pourquoi « maçonne-bon-dieu » sinon parce qu’elle se forme comme « par magie », assez rapidement (on peut suivre sa consolidation en quelques jours), sous l’action d’une force étrange que l’on peut attribuer à une cause divine ?

Cette roche « étrange » revient pourtant très vite sous la plume du fameux écrivain et naturaliste allemand Aldebert von Chamisso (1781-1838) qui parle de son mode de formation singulier dans l’introduction d’un récit de voyage paru en 1820. Puis un article du Journal de la société Linnéenne de Paris en 1822 lui est consacré dans la rubrique Géologie. L’auteur reprend l’exemple de l’anthropolithe au sein d’une liste impressionnante d’hommes fossiles et de formations géologiques que l’on cherche alors simplement à recenser. Cette roche – et moins incidemment les squelettes qu’elle contient – réapparaît dans le récit de voyage de l’expédition de Duperrey (1786-1865) et Dumont d’Urville (1790-1842) : Voyage autour du monde […] (de 1822 à 1825)... Puis, on la retrouve dans des ouvrages de vulgarisation des plus grands professeurs de géologie comme aux États-Unis (Johnson, 1836, Agassiz, 1852) ou en Angleterre (Lyell, 1856-1857). Il s’agit alors surtout de montrer que ces squelettes n’ont rien d’extraordinaire (la plupart de ces auteurs sont fixistes) et entrent dans des catégories d’explications classiques de formations sédimentaires que l’on appelle aujourd’hui des « beach rock ». Ainsi, les anthropolithes ne seront donc cités que dans le but d’établir des comparaisons avec d’autres formations calcaires, récifales ou frangeantes des îles volcaniques, dans les grottes calcaires d’Europe ou des carrières de marbre des Alpes.

Le terme « Galibi » devient d’ailleurs dans le vocabulaire des géologues une appellation définissant la stratification rocheuse : ainsi P. Duchassaing, dans son Essai sur la constitution géologique de la Guadeloupe (1847), classe les « roches à Galibis » avec les « alluvions et terrains détritiques, formation madréporiques » dans le « Pliocène nouveau ». Il consacre un paragraphe à la formation de ces roches en les rapprochant des stalactites, en précisant que toutes les roches qui s’y apparentent ne contiennent pas forcément de débris humains, lesquels selon la « croyance générale » appartiennent au « sauvages » éponymes qui « peuplaient notre île avant que les Caraïbes ne s’en fussent emparés ».

S’ils sont encore cités dans l’édition de 1863-1877 du Dictionnaire de la langue française d’Émile Littré (1801-1881)28 ou dans l’édition de 1866 du Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse (1817-1875), on insiste surtout sur leur célébrité au début du siècle (on retrouve d’ailleurs encore cette définition jusque dans l’édition 1968 du Littré). Il faudra l’anthropologue Ernest Hamy (1842-1908), fondateur, dans un contexte clairement colonialiste du Musée du Trocadéro, pour qu’ils vivent leurs dernières aventures au cœur de la capitale française du savoir. Ils rejoindront alors la cohorte des sépultures des « Amérindiens » que l’on recense tranquillement, et s’effaceront dans l’indifférence ethnographique et le catalogue incomplet des peuples disparus sous l’effet des dernières « mondialisations » (comme une sorte d’uniformisation imposée) comme l’explique le marquis de Nadaillac (1818-1904)29,, collaborateur de Hamy et membre de très nombreuses institutions scientifiques prestigieuses :

« Leur “peuple a été puissant et conquérant ; |leur] domination s’est étendue sur plusieurs des petites Antilles, peut-être même sur quelques parties du continent nord américain. Puis les blancs sont arrivés ; la race inférieure a dû céder la place à une race supérieure. C’est par l’élimination des faibles que le progrès s’affirme. Telle est la loi de l’humanité, elle est écrite en lettres de sang dans la vielle histoire de nos pères ; nos descendants auront sans doute un jour à la lire dans notre propre histoire” (Nadaillac, 1886) ».

En guise de conclusion, il semble bien que pour un grand nombre de ces auteurs occidentaux, l’anthropolithe ne témoigne finalement que de la marche « normale » de l’histoire : celle de « la mort des faibles » que la colonisation – à laquelle Bory de Saint-Vincent a participé en Algérie dans les années 1840 –, les immenses famines en résultant (Davis, 2003) et l’industrialisation à marche forcée « confirment » de manière « visible » chaque jour (Jarrige, 2016).

3.4. Anthropolithes, formes de cultures et de savoirs : pistes de réflexion pour un enseignement contextualisé

Que véhiculent les anthropolithes, objets d’abord anthropologiques et géologiques appartenant à la culture matérielle d’un peuple aujourd’hui disparu ? Rien sinon une énorme valeur symbolique qui le ferait appartenir à la culture immatérielle de ce peuple et aussi finalement à celle des européens qui rivalisent pour le confisquer et qui débattent parfois rudement (parce que cela recoupe des questions religieuses et politiques) sur sa signification ? Nous pensons que cet exemple illustre la continuité des deux formes de culture matérielle (« vue généralement pour » scientifique et technique) et immatérielle (« vue souvent pour » culturelle ou littéraire) que nous suggérions plus tôt. Voici le moment de nous expliquer.

On a tendance généralement à les dissocier dans le discours patrimonial mais aussi dans l’enseignement, et cela même dans des contextes d’enseignements multiculturels (Ferrière et Ferrière, 2013, 2015), voire à les opposer (la fameuse « guerre des cultures » dites « littéraires » et « scientifiques »). Il nous semble au contraire qu’il soit nécessaire de montrer « qu’au quotidien » nous ne mobilisons que des formes de savoirs « composites » – que l’on dissocie a posteriori en deux « formes » de culture et en de multiples « formes de savoirs ». Cette dissociation contribue à hiérarchiser ces deux cultures et toutes les formes de savoirs parce que notre société, quoi qu’on en dise, hérite de cette vision normale de l’histoire : comme il existait des races supérieurs dans la pensée des hommes que nous avons croisés dans ce texte, il existerait aussi des savoirs supérieurs. Mais, sans jamais sombrer dans le relativisme, nous pensons que cette hiérarchisation est totalement artificielle quand nous cherchons à comprendre l’histoire d’un objet comme ce squelette.

Suite aux travaux des philosophes de la connaissance, on peut distinguer des formes différentes de savoirs « fondamentaux » (ou différentes manières d’appréhender et de présenter le « monde ») selon « l’objet » auquel elles sont attachées. Ces savoirs sont fondamentaux parce qu’ils sont liés à un objet d’étude, de recherche et de compréhension singulier (ils peuvent se combiner pour former d’autres savoirs que nous appellerons alors « composites »). Il existe quatre critères assez simples et univoques permettant de séparer ces différentes formes de savoirs. D’abord, chaque forme de savoir met en jeu des concepts qui lui sont propres. Ensuite, ces concepts composent un cadre (ou une structure logique) qui permet de comprendre et d’expliquer les expériences propres à une forme de savoir particulière. Puis, chaque forme de savoir produit des propositions qui peuvent être mises à l’épreuve par l’expérience (on voit ici que le concept d’expérience est plus large que celui défini dans les seules sciences de la nature). Et enfin, chaque forme de savoir a développé des habiletés, des compétences, des critères de réussite, d’efficacité et de perfection et des techniques lui permettant d’expérimenter et de tester ses propositions face au « monde » qu’elle étudie. Autrement dit, les formes de savoirs en question peuvent aussi être constituées de savoirs théoriques et de savoirs techniques. Ces formes de savoirs « fondamentaux30 » peuvent être, selon le philosophe anglais de l’éducation, Paul Heywood Hirst : mathématiques, sciences physiques (ou « expérimentales » ou « de la nature »), sciences humaines, histoire, religion, beaux-arts et littérature, philosophie et morale (Hirst, 1974). Hirst a parfois ajouté ou associé des formes à ces savoirs fondamentaux, mais nous nous sommes limités ici à cette première liste. Ces formes de savoirs produisent des discours parfois parallèles, parfois convergents, parfois violemment contradictoires sur le « monde », dans tous ses aspects, dans toutes ses facettes... Et nous considérerons que le mouvement général des spécialistes d’un de ces savoirs – comme les scientifiques de la nature (biologistes ou physiciens), les mathématiciens et les historiens professionnels depuis qu’ils existent – est finalement de réussir à distinguer et à approfondir la justesse épistémologique des savoirs qui les intéressent, qu’ils produisent et diffusent31.. Mais pour comprendre l’histoire d’un anthropolithe, il nous faut regarder tous ces savoirs avec le même « œil ».

Comme une masse qui pèserait sur une toile mal tendue, un « objet » historique déforme le discours que l’on tient sur lui et la représentation que l’on se fait de lui, par l’addition du poids des usages et des symboles qu’il mobilise avec le temps. S’enfonçant dans la toile – figurant le « discours » –, l’objet en vient presque à disparaître dans le creux que son poids occasionne. En fait, il devient presque invisible tant les discours le masquent, l’englobent, le dévorent... Et s’il devient trop pesant, il entraîne, comme dans un vortex, l’ensemble des usages, des symboles et des discours dans un mélange indissociable. Il devient alors impossible de démêler ce qui appartient à la culture matérielle ou à la culture immatérielle, ce qui appartient aussi aux différentes « formes de savoirs » qu’il mobilise. Or, le « poids » total de cet objet varie selon l’intérêt qu’on lui porte à différentes époques. Quand la charge immatérielle et matérielle devient énorme, l’objet est présent dans tous les questionnements et toutes les démonstrations. Puis quand il semble ne plus avoir autant de sens et d’usage, et il disparaît des discours... pour, peut-être, réapparaître aujourd’hui comme objet de réflexion avant de devenir thème d’enseignement ! En tout cas, c’est ce que nous lui souhaitons. C’est cet aspect qui peut aussi servir de point de réflexion dans l’enseignement de l’histoire et de la philosophie. Pour ce qui est de l’enseignement des sciences, nous proposons des pistes dans les pages qui suivent.

3.5. Résurgence moderne des anthropolithes dans une controverses créationniste

Si les anthropolithes semblent avoir disparu des débats scientifiques à la fin du XIXe siècle, il est à noter toutefois leur récente réapparition au sein de questionnements sur les origines bibliques de l’humain : nous proposons ici de relater une controverse qui eut lieu dans les années 1980 et qui nous permettra à la fois de revenir à l’origine des anthropolithes (mais cette fois-ci par un point de vue « situé », celui de ceux qui ont participé « physiquement » à leur excavation et qui ont été oubliés par l’historiographie) et sur un exemple de sources (relativement récentes) et faciles à exploiter dans l’enseignement.

En 1984, paraît dans le journal créationniste australien Ex Nihilo Technological Journal un article de W. R. Cooper qui, après avoir examiné le « spécimen de Londres », tente de prouver son origine antédiluvienne sur arguments géologiques, avançant que les différentes couches minérales de la gangue qui entoure le squelette n’ont pu se former que par un événement violent et rapide : le Déluge biblique. Il donne alors une lecture publique de sa thèse diluvienne sous les auspices du CSM (Creation Science Movement) en qualifiant l’anthropolithe de « Miocene Man ». L’association anticréationniste anglaise APE (Association for the Protection of Evolution) lui répond en lui faisant remarquer la présence de plusieurs autres squelettes, dont certains, comme l’avait écrit Dauxion-Lavaysse, avaient été trouvés dans la même orientation, ce qui supposait un ensevelissement délibéré, autrement dit un cimetière. Ce qui est sans doute le cas.

Par ailleurs, on lui précise que la présence d’os de chien dans la roche indique une datation plutôt « Post-Colombienne » que « Pré-Pliocène »32,, ce qui était déjà l’avis de Duchassaing33. Cet argument est présenté dans les pages d’Ex Nihilo la même année par David J. Tyler et le Docteur Stringer, qui s’occupent de la conservation de l’anthropolithe au British Museum (Tyler, 1984 : 30-32). Tous deux réfutent la thèse diluvienne de Cooper et concluent à un âge récent des squelettes en évoquant les arguments de Cuvier, Duchassaing et d’une étude d’A. de Reynal de Saint-Michel (1974) sur la géologie de la Guadeloupe. Cooper maintient ses positions et leur répond quelques pages plus loin que la thèse du cimetière indien n’est pas valide car les Natifs auraient pu choisir un autre lieu, étant donné que celui-ci amenait les corps enterrés à être découverts par la marée. Il prend très à la lettre l’expression « maçonne bon dieu » en sous-entendant que les Natifs auraient très bien compris la formation de l’anthropolithe, sous l’action du Déluge (Cooper, 1984).

Deux ans plus tard, Tyler lui répond, toujours dans le même journal en réfutant sa thèse diluvienne, cette fois-ci en évoquant un « rapport des excavateurs » qui permet de situer l’origine de l’anthropolithe... à travers le témoignage des Natifs ! (Tyler 1986)

3.6. Le « rapport des excavateurs » : oubli et appropriation des savoirs locaux

Qu’est-ce donc que ce « rapport des excavateurs » et que dit-il sur l’origine des anthropolithes ? Tyler fait mention de sa présence dans les Transactions of the Linnaean Society of London (1818). Dans le volume XII, ce document, communiqué par Joseph Banks, est daté du 15 avril 1806 au Moule et est « destiné à Jean Ernouf »34.

Les excavateurs indiquent la présence de « débris de poteries, des haches en pierre et instruments dont se servent les naturels du pays » dans la roche qui entoure le squelette. Ils pensent tout d’abord que ce sont des corps « déposés » puis rapportent que « les anciens du quartier » ne sont pas d’accord avec cette idée : ceux-ci disent que le lieu d’où sont sortis les anthropolithes est un ancien lieu d’habitation, un carbet, d’ « Indiens de deux nations différentes », les Caraïbes, « hommes petits ou de moyenne grandeur, peu robustes », aux « cheveux noirs assez long » et le teint brun foncé ; et les Galibi, « d’une stature extraordinaire [...] très forte », au teint « jaune olivâtre, voir même basané ». La plupart des habitants du quartier sont d’accord sur la cohabitation des deux peuples jusqu’à une « époque bien postérieure à la découverte des colonies ». Les Galibi et Caraïbes habitaient chacun leurs quartiers (les noms sont cités) et cohabitaient également dans le quartier du Moule, séparés par une rivière faisant office de « ligne de démarcation entre ces deux peuples ».

Un « particulier, homme digne de foi », situe la destruction du carbet du vivant de son propre père, dans les années 1710-1711, par un massacre qui eut lieu suite à un conflit entre les deux peuples. Les Galibi, vaincus par les Caraïbes, émigrèrent « car il ne fut plus mention d’eux depuis cette époque ». Le « particulier » continue en précisant qu’il y avait entre quinze et vingt cadavres. Leurs squelettes ont été « reconnus il y a 40 ans par ce particulier et plusieurs habitants du Moule ». Le rapport précise que « à cette époque les squelettes commençaient à s’incruster dans les débris agglutinés des coquilles dont toute la côte est meublée » et que l’on pouvait les détacher « au moyen d’un simple morceau de bois ». Le rapport parle ensuite de deux positions des corps excavés. Le premier dans une position recroquevillée, le second « étendu dans toute sa longueur et légèrement incliné sur le côté gauche ». Selon les informateurs le premier corps est un Caraïbe car ceux-ci enterrent leurs morts dans cette position. S’il n’y a pas d’information sur l’origine ethnique du deuxième corps, les rapporteurs pensent qu’il s’agit d’une sépulture Galibi tout en restant précautionneux. En effet, ils rapportent que des témoins oculaires s’accordent à dire que « les squelettes qui se trouvaient au bord de la mer à l’endroit du carbet étaient dispersés, que des membres étaient épars et que la position des squelettes n’était nullement analogue à celle que l’on pourrait supposer à des cadavres enterrés, d’autant plus qu’elle n’était point la même partout ». Les dernières lignes indiquent que des ossements isolés se trouvent encore sur le lieu d’excavation et que des objets (arc, flèches et haches) ont été trouvés à différentes époques par les habitants du quartier.

Face à ce document, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi il n’a été finalement pris en compte par les savants européens qui l’ont eu entre les mains.

En effet Cuvier indique que « on a fait mille conjectures et même imaginé des événements pour expliquer ces squelettes de la Guadeloupe » avant d’opter pour l’opinion de Moreau de Jonnès (Cuvier 1816 : 67) : ce sont les corps de naufragés. Faujas de Saint Fond expose les opinions partagées sur l’origine des squelettes en évoquant « un grand combat dans ce lieu là entre les naturels de l’île et ceux d’une autre île » ou encore « une flotte de pirogue qui périt à cet endroit » puis l’avis du « cimetière des naturels du pays, que la mer a peut être envahit ». Mais dit-il, ce ne sont que de « simples conjectures » (1804 : 403-404). Duchassaing rappelons-le, parle de la « croyance générale » selon laquelle les ossements appartiennent à « la première des deux nations [les Galibi] » (1847 : 1097).

On le voit, quand on cite les informations apportées par les « locaux » (Natifs et Noirs), on ne connaît aucun nom, aucune date précise (ce qui est assez classique mais pas toujours le cas : Conner, 2011), et dans tous les cas leur témoignage n’est ramené qu’à des « conjectures » ou « invention ». Finalement, l’avis des Européens prime toujours quand il s’agit de proposer une explication « rationnelle » – et réaliste – des événements et à l’origine des découvertes. Sans doute le rapport des excavateurs, bien que présenté dans une grande revue savante par un éminent naturaliste de son temps, n’a-t-il pas été pris au sérieux car relatant des avis « indigènes ».

Notons seulement qu’il a fallu près d’un siècle pour que les anthropolithes réapparaissent dans des débats scientifiques – des débats placés dans la continuité des questionnements que nous avons abordés ici – avant que l’on puisse enfin relire avec le même regard « objectif » les témoignages de tous les acteurs de la découverte : excavateurs et voisins locaux et « inventeurs » européens. Un siècle pour que l’on fasse aussi ressurgir le point de vue des personnes sans doute les plus aptes (selon une épistémologie réaliste sans pour autant être seulement empirique), à renseigner quiconque sur l’origine de ces objets et leur « contexte de production ». Mais il y a sans doute plus important quand on considère du même œil toutes les formes de savoirs mobilisés en fin de compte tout au long des « aventures » des anthropolithes.

Le rôle en apparence passif de ces témoins locaux confère en effet des aspects « tragi-comiques» à cette histoire (Traverso, 2011 : 48-5235) : après avoir extrait les squelettes de leur gangue, ils n’ont pu qu’assister à leur transformation (assimilable à une « réification » qui accompagne l’exercice de distanciation – soi disant nécessaire – du chercheur avec son objet de recherche) en des objets de questionnement et en symbole de domination de ceux qu’ils servaient. Ils ont vu les restes de personnes appartenant à une culture, une histoire, un espace... tomber brusquement dans un autre statut totalement nouveau : celui « d’objet savant ». Ces témoins ont vu littéralement des squelettes « absorbés » par cette autre « culture » et ont sans doute dû se questionner – en souriant ? – sur les raisons qui poussaient les Blancs – colons, militaires, savants Français – à faire extraire, avec autant d’entrain et d’obstination, de simples « dépouilles » d’un grès qu’ils appelaient « Maçonne Bon Dieu ». La curiosité des uns et des autres ne sont pas rencontrées.

Cette utilisation très distante du témoignage des Natifs, voire « en dernier recours », illustre sans doute ce rapport hiérarchique entretenu face aux sources et acteurs de la production du « Savoir scientifique » que l’on tente maintenant de questionner systématiquement (Latour, 1995 : 437-444). Si on parle parfois de « non-rencontre entre savoirs », on peut aussi y voir une forme de déni, de rejet, de mépris... Tant qu’ils ne sont pas nécessaires aux dominants, certains savoirs ne sont même pas réappropriés (Schiebinger, 2004).

Si l’on se réfère aux formes de justification (parfois violentes et cyniques) données (dans l’histoire et au présent : Boltanski et Thévenot, 1991 : 289, 388, 419-421, 428-429) à cette longue ignorance des savoirs locaux – qui prit parfois l’allure de la négligence délibérée parce que les rapports de domination sociale le permettaient (Sibum, 2015 : 287) – on peut, sans sombrer dans une quête un peu vaine de « l’intentionnalité des acteurs » ni dans un relativisme destructeur, écrire que cette histoire des anthropolithes illustre assez bien un phénomène général dans l’histoire des sciences (depuis le recueil des témoignages par les savants antiques, Conner, 2011) : celui de la hiérarchie pensée comme un a priori entre les savoirs scientifiques (qui seraient vus seulement sous leurs aspects formalisés, mathématisés, théorisés... et non pas aussi artisanaux, empiriques...) et les autres formes de savoirs dans la compréhension du « monde » et des phénomènes. Dans l’histoire, cette hiérarchie s’est opérée d’une part socialement entre ceux qui pratiquent un travail intellectuel et ceux pratiquent un travail physique, et d’autre part culturellement entre cultures perçues comme possédant une « science moderne » – celle de l’Europe occidentale, constituée par la confiscation des savoirs artisanaux par des élites lettrées lors de la prétendue « révolution scientifique » (Conner, 2011) – et les cultures perçues comme ne possédant pas de savoirs scientifiques : à savoir le reste du monde. Cette distinction fondée aussi sur la « race » (Hache, 2016 : 211-237 ; Keucheyan, 2014 : 19-83), le niveau de scolarisation (Todd, 2017 : 281-305) et le genre (Löwy, 2000 ; Rollin, 2004 ; Hache, 2016 : 59-82) – légitime des rapports d’une domination pensée comme « naturelle » entre des « échelons » supérieurs et inférieurs physiquement et intellectuellement (Boëtsch, 2008). Le recours aux savoirs locaux, s’il permet au savant européen de collecter des informations sur ses recherches, est paradoxalement vu comme une source incertaine et parfois douteuse par ses pairs métropolitains. Il ne doit pas non plus être vu comme la « solution » à tous les problèmes actuels (comme en matière de santé ou d’écologie : Ferrière et Ferrière, 2015 : 72)

4. Un exemple de patrimoine « périphérique » participant au développement scientifique des « centres »

4.1. La maîtrise nécessaire des savoirs populaires, locaux et « indigènes »

L’anthropolithe de Guadeloupe illustre l’apport involontaire ou forcée de la « périphérie » au « centre ». À l’image des autochtones qu’il s’agissait de maîtriser avant peut-être de les conserver comme esclaves (Rediker, 2008 : 19-61 ; Zinn, 2010 ; Diouf, 2014), ce squelette devait perdre tout caractère « controversé » avant d’être soigneusement étiqueté et rangé dans un tiroir de l’histoire des sciences, au rayon des « apports scientifiques de la colonisation ». On le constate avec tristesse, une autre histoire des sciences qui prendrait en compte les véritables acteurs de la découverte, de la production, de la transmission ou de la circulation des savoirs restera difficile (faute de sources le plus souvent). Qui sont les Natifs qui ont expliqué aux Noirs ce qu’était ce lieu et qui étaient ces squelettes pris dans la pierre ? Qui sont les Noirs qui ont nommé explicitement le squelette et la roche et expliqué à Ernouf d’où venaient ces étranges « fossiles » ? Qui sont les esclaves qui, dans les remous des déferlantes de l’Atlantique, ont taillé dans le récif frangeant pour en extraire un bloc de plus d’une centaine de kilos ? À l’image de tous ces hommes et de leurs savoirs et savoir-faire qui ont été accaparés par les colons de l’époque, ceux qui savaient vraiment tout de cette histoire ont disparu dans l’anonymat. Ce qu’ils savaient dès 1805, il faut attendre un siècle de travaux de la part des naturalistes, des géologues et des américanistes pour que cela soit admis et reconnu enfin comme légitime et donc « scientifique ».

Parfois, un maître « honnête » note pour la postérité le nom de « l’ignorant » – parfois un esclave – qui lui a appris quelque chose. L’exemple de Cotton Mather, pasteur anglican, qui, en 1716, explique tenir la technique de variolisation (ou première vaccination) de son esclave ouest-africain Onésime est rarissime (et généralement ignoré, Conner, 2011 : 116). Mais qu’en est-il des Natifs, des marins européens et des Noirs qui ont su échanger leurs connaissances pour établir l’inventaire des plantes et animaux utiles des îles, puis des Natifs survivants et des esclaves pour « inventer » le jardin créole avec ses plantes médicinales (Pagney Benito-Epinal, 2015) ? Et d’où vient la médecine traditionnelle locale ?

Encore une fois, l’histoire écrite généralement est d’abord celle des dominants, des puissants, des chefs de guerre, des capitaines d’industrie, des « entrepreneurs », des politiciens, et dans notre cas, des savants locaux illustres formés dans les métropoles et qui participent au « développement économique » se poursuivant actuellement et vu comme la « panacée » – sauf quand on considère aussi ses effets sur la nature et les humains (Keucheyan, 2014 ; Jarrige et Le Roux, 2017). Il ne reste presque rien de l’histoire de ceux qui ont façonné la Guadeloupe et en particulier son littoral. Le savoir auquel ces quelques hommes (que nous avons tenté de sortir de l’ombre) contribuèrent éclaire les sciences sur des thématiques universelles, mais seulement après avoir été « acclimaté » sur près d’un siècle dans les métropoles européennes. On pourrait certes chercher à disqualifier notre récit en prétendant que nous avons une vision très/trop « manichéenne » de l’histoire en faisant passer les savants et colons de l’époque pour des « méchants ». Mais nous mobilisons bien un ensemble de formes de savoirs en écrivant ces lignes, dont des savoirs scientifiques, historiques, littéraires, philosophiques et moraux : sinon, à quoi bon les écrire ?

C’est parce que ce récit mobilise aussi des valeurs qu’il a été possible de l’écrire. « L’histoire s’écrit toujours au présent » (Traverso, 2011 : 5). La vérité est que nous l’écrivons en tenant compte du maximum d’acteurs et donc aussi des oubliés, des vaincus de l’histoire, des victimes, des invisibles ou des « gueux » (Benjamin, 1989 : 494). À eux, la « parole » n’est quasiment jamais donnée ou alors, cela consiste le plus souvent à les faire passer pour des ignorants ou des hystériques (Hache, 2016 : 222). Même si le modèle classique opposant « centre » et « périphérie » peut être et doit être questionné, ceux qui le remettent en cause en prétendant qu’en Occident aussi des objets, des savoirs et des acteurs ont été oubliés (sciemment ou non), semblent oublier que ce genre de remarque ne sert qu’à masquer le véritable enjeu d’une histoire populaire des sciences : remettre en cause toutes les formes de domination pour mieux comprendre le passé (et l’état actuel du monde). L’histoire est bien elle aussi un « champ de bataille » (Traverso, 2011). Nous voyons dans l’exemple des anthropolithes un puissant exemple du mode de fonctionnement de ce modèle : accaparer, oublier (voire nier) les savoirs locaux, déplacer les objets ou les connaissances périphériques, valider les savoirs en prétendant qu’ils ne sont construits que par le centre et... parfois oublier jusqu’aux « objets » qui ont permis d’établir ces savoirs.

4.2. Un objet appartenant au « littoral » : lieu symbolique de la « périphérie »

De façon générale, le littoral tient une place à part dans l’histoire : c’est un lieu d’émergence – celui de la vie ou de la mort – et de transition entre les deux grands milieux. Il a été vu – comme l’île – comme un « laboratoire de la nature » où les phénomènes naturels se joueraient « en accéléré » ou de manière « excessive » dans un espace limité (Corbin, 1985 ; Hilaire-Pérez, 1997 : 330-331). Le littoral des Antilles dans l’histoire naturelle et les récits historiques n’a pas été singulièrement étudié et passait souvent après la présentation des activités agricoles (et l’étude du volcan). Ainsi, même dans l’étude de la « périphérie », le « centre » décidait a priori de ce qui avait réellement de la valeur. Le littoral était le lieu sans intérêt du temps de la colonie sucrière et paradoxalement, il est aujourd’hui, pour le département et la Région, le lieu le plus convoité. Les squelettes qui y gisent sont inhumés par l’INRAP (Insitut national des recherches archéologiques préventives) souvent dans l’urgence, l’indifférence et en tout cas, dans la méconnaissance. Dans leur propre île, les anthropolithes sont dorénavant presque oubliés...

5. Conclusion

Alors, ces squelettes de Guadeloupe occupent-ils une place dans les sujets d’enseignement des classes d’histoire, de sciences ou de philosophie aux Antilles ? Pour l’instant, nous ne le savons pas vraiment (notre expérience personnelle nous a amené à penser qu’ils étaient très peu connus dans leur île). Nous proposons donc ce long texte comme une ressource à contextualiser, à enrichir, à mobiliser, à adapter en fonction des projets des enseignants, des élèves, des étudiants, des écoles, collèges, lycées, facultés... Mais si ces anthropolithes qui connurent – comme une certaine jeune Hottentote en son temps (Chase-Riboud, 2004) – un destin à la fois lumineux et funeste, restaient dans les limbes, cela nous priverait sans doute d’un objet de la culture matérielle antillaise d’une immense valeur culturelle, et plus concrètement d’un thème de réflexion pouvant servir à l’enseignement des sciences, de la philosophie, de l’histoire... À condition qu’on les réinsère dans leur histoire locale, ces squelettes devraient participer à ce patrimoine scientifique dont on nous parle souvent sans jamais le valoriser autrement que dans les grands musées de Paris, Londres ou Boston... Une simple plage de Grande Basse pourrait très bien se montrer aussi riche en questionnements que tous ces hauts-lieux de la culture dominante.

1 Nom « amérindien » de l’île principale de l’actuel archipel de Guadeloupe.

2 Dans la littérature antillaise, chez Chamoiseau ou Glissant par exemple, le littoral est généralement vu pour l’espace que fuient les Marrons : ceux

3 Nous verrons que d’autres dates ont été données à cette extraction : 1805, 1810 ou 1812 mais on a alors confondu avec le moment de son expédition

4 Comme on nous l’a confié plusieurs fois, les parents racontent alors à leurs enfants qu’il s’agit seulement d’ossements d’animaux d’élevage, de

5 On définit aujourd’hui un fossile comme le résultat de la transformation géologique (parfois assez longue et complexe que l’on appelle « 

6 Quoiqu’il faille aujourd’hui se méfier de cette expression parce qu’on la trouve surtout sur des sites créationnistes qui utilisent l’exemple de ces

7 La Guadeloupe est alors anglaise avant de devenir suédoise (!) pendant quelques mois, et avant de redevenir française en 1815 après les Cent Jours.

8 Des confusions que nous n’avons pas pu toutes lever.

9 Voir à son propos : Gainot (2016).

10 Un naturaliste bruxellois, dont nous ne savons pas grand-chose, mais qui aurait été envoyé à Ernouf pour réaliser des fouilles et prospections dans

11 D’après une lettre d’Ernouf envoyée à Faujas de Saint Fond, datée du « 21 messidor » 1804, dans Annales du Muséum d’histoire naturelle, vol V, 1804

12 Un certain Edmond Placide Duchassaing (1818-1873) médecin naturaliste est recensé dans l’Index Biographique français, 3ème éd. Il fut aussi médecin

13 Il sera fait plus tard général de division et deviendra grand officier de la légion d’honneur, signe de reconnaissance de la qualité de son « 

14 Cité dans l’Histoire de la Guadeloupe d’Auguste Lacour (IV 27-40): l’officier Manuel Cortès y Campomanes aurait réécrit la Carmagnole en Espagnol

15 Arrivé en Guadeloupe en 1802, il participe aussi à l’expédition de Saint-Domingue.

16 « On ne peut, après avoir lu cette notice, s’empêcher de voir avec intérêt un général français occupé d’une part au maintien de l’ordre et de la

17 Dont l’un des descendants, prénommé Alexandre, sera maire de Petit Canal et Président du Conseil Général en 1841-42.

18 Lherminier, après un voyage aux États-Unis dans les années succédant à la chute de Napoléon, (entre 1816 et 1819) reviendra travailler en

19 C’est-à-dire opposé à l’idée de toute transformation des espèces dans le temps et donc en désaccord profond avec Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire

20 Certains des dessins de J.H.J. Coussin, s’étalant de 1805 aux années 1820, ont étés recueillis par Irénée Aristide (1914-2007), ont conservés aux

21 Les Idéologues formaient alors une école de pensée plutôt matérialiste, souvent maçonnique, laïque, rationaliste et sensualiste annonçant par

22 Version défendue alors par les tenants de la Bible et les scientifiques « monogénistes ». Ces monogénistes ne furent pas pour autant moins racistes

23 Un vision dite « polygéniste » qui faisait de chaque variété de notre espèce des espèces différentes. Certains auteurs affirmèrent que la Terre

24 Il sera même dans la bibliothèque de bord du Beagle sur lequel voyage Charles Darwin dans les années 1830.

25 Cette « fiction préhistorique » raconte le voyage temporel de l’auteur accompagné par le démon biblique Asmodée qui lui montre nombre de vestiges

26 Historiens, géographes, anthropologues, linguistes... spécialistes des civilisations des Amériques.

27 C’est Hamy (1873) qui l’affirme mais nous n’avons retrouvé aucune trace de cette exposition.

28 Qui étudia pendant sa jeunesse les écrits paléontologiques de Cuvier et connaissait bien l’œuvre de Bory de Saint-Vincent.

29 À son propos, on pourra consulter, dans un style hiagographique classique, la notice suivante : https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1905_num_2_

30 Ici, ces savoirs sont fondamentaux dans l’émancipation intellectuelle d’un individu face à sa société et son éducation. Mais ils le sont aussi pour

31 Nous appelons ici « savoirs composites » – c’est-à-dire associant des savoirs de formes différentes – les savoirs que les acteurs mobilisent au

32 Ce débat est relaté dans les pages du New Scientist (Howgart et Lewis 1984).

33 Pour Duchassaing (1847 : 1097), la présence de restes de plantes terrestres comme le « raisinier » (vigne) et d’os de chien « introduis dans l’île

34 Observations on the Nature and Formation of the Stone incrusting on the Skeletons which have been found in the Island of Guadaloupe with some

35 Nous reprenons ici l’idée de l’historien italien Enzo Traverso qui propose de ramener à des modèles littéraires assez classiques les modes d’

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1 Nom « amérindien » de l’île principale de l’actuel archipel de Guadeloupe.

2 Dans la littérature antillaise, chez Chamoiseau ou Glissant par exemple, le littoral est généralement vu pour l’espace que fuient les Marrons : ceux-ci se réfugient vers les hauteurs (les « mornes ») et fuient la côte. Mais il était interdit de vivre sur le littoral depuis la loi dite des « 50 pas du Roi » par une ordonnance de Colbert datant de 1681 (dans le but de laisser un accès libre aux ressources du littoral pour les capitaines des navires du Roi, mais aussi d’éviter la contrebande et la complicité avec d’éventuels envahisseurs). C’est aussi pour ces raisons que les routes ne passaient pas, à l’origine, trop près des côtes. On voit que les choses ont bien changé depuis, malgré les lois dites « littoral ».

3 Nous verrons que d’autres dates ont été données à cette extraction : 1805, 1810 ou 1812 mais on a alors confondu avec le moment de son expédition vers l’Europe ou de son arrivée à Londres. De même, on a parlé parfois de plusieurs squelettes prélevés en même temps, il semble qu’en fait il y ait eu plusieurs extractions s’étalant de 1804 à 1852. Les dernières campagnes de fouille sur les lieux datent des années 1970 jusqu’au début des années 2000 (Delpuech, 2003).

4 Comme on nous l’a confié plusieurs fois, les parents racontent alors à leurs enfants qu’il s’agit seulement d’ossements d’animaux d’élevage, de restes de repas...

5 On définit aujourd’hui un fossile comme le résultat de la transformation géologique (parfois assez longue et complexe que l’on appelle « fossilisation ») des restes ou des traces d’un être vivant. Il est donc clair que pour nous un fossile est forcément ancien. Ce qui n’était pas le cas au début du XIXe siècle.

6 Quoiqu’il faille aujourd’hui se méfier de cette expression parce qu’on la trouve surtout sur des sites créationnistes qui utilisent l’exemple de ces « fossiles humains » pour soi-disant réfuter la théorie de l’évolution darwinienne. A propos des créationnistes et de leurs manœuvres pour semer la confusion, on pourra par exemple consulter Brosseau (2009).

7 La Guadeloupe est alors anglaise avant de devenir suédoise (!) pendant quelques mois, et avant de redevenir française en 1815 après les Cent Jours.

8 Des confusions que nous n’avons pas pu toutes lever.

9 Voir à son propos : Gainot (2016).

10 Un naturaliste bruxellois, dont nous ne savons pas grand-chose, mais qui aurait été envoyé à Ernouf pour réaliser des fouilles et prospections dans l’île et aurait donc participé aux premières fouilles de 1805.

11 D’après une lettre d’Ernouf envoyée à Faujas de Saint Fond, datée du « 21 messidor » 1804, dans Annales du Muséum d’histoire naturelle, vol V, 1804, p. 403-404.

12 Un certain Edmond Placide Duchassaing (1818-1873) médecin naturaliste est recensé dans l’Index Biographique français, 3ème éd. Il fut aussi médecin au Moule et l’un des proches deviendra président du conseil général de Guadeloupe durant quelques mois en 1876. Nous supposons que Pierre Duchassaing appartient à la même famille.

13 Il sera fait plus tard général de division et deviendra grand officier de la légion d’honneur, signe de reconnaissance de la qualité de son « travail » de bourreau.

14 Cité dans l’Histoire de la Guadeloupe d’Auguste Lacour (IV 27-40): l’officier Manuel Cortès y Campomanes aurait réécrit la Carmagnole en Espagnol et l’aurait diffusé dans les îles hispanophones (Cahier des Amériques latines, 10, 1973). Cuvier le mentionne dans son Disours sur les révolutions à la surface du globe (1826, p 67) comme « découvreur » de l’anthropolithe en 1805.

15 Arrivé en Guadeloupe en 1802, il participe aussi à l’expédition de Saint-Domingue.

16 « On ne peut, après avoir lu cette notice, s’empêcher de voir avec intérêt un général français occupé d’une part au maintien de l’ordre et de la tranquillité dans une colonie importante ; de l’autre repousser vaillamment l’ennemi […] et songer en même temps à enrichir une des collections qui honore la France, par des objets aussi curieux que rares, n’est-ce pas là servir doublement la patrie ? » Annales du Muséum d’histoire naturelle, vol V, 1804, p 404.

17 Dont l’un des descendants, prénommé Alexandre, sera maire de Petit Canal et Président du Conseil Général en 1841-42.

18 Lherminier, après un voyage aux États-Unis dans les années succédant à la chute de Napoléon, (entre 1816 et 1819) reviendra travailler en Guadeloupe et sera nommé naturaliste du roi avant de rentrer à Paris en 1829. Son fils, Ferdinand (1802-1866), médecin et naturaliste débutera avec son père une considérable collection naturaliste qui sera en partie détruite lors du terrible séisme de 1843. C’est aux Lherminier père et fils qu’a été dédié l’ancien musée d’histoire naturelle de Pointe-à-Pitre devenu chambre de Commerce (un bâtiment aujourd’hui désaffecté). Voir à leur propos le site de la Société d’histoire naturelle Lherminier : http://www.shnlh.org/home_shnlh/index.php5.

19 C’est-à-dire opposé à l’idée de toute transformation des espèces dans le temps et donc en désaccord profond avec Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire que nous venons de citer.

20 Certains des dessins de J.H.J. Coussin, s’étalant de 1805 aux années 1820, ont étés recueillis par Irénée Aristide (1914-2007), ont conservés aux Archives Départementales de Gourbeyre.

21 Les Idéologues formaient alors une école de pensée plutôt matérialiste, souvent maçonnique, laïque, rationaliste et sensualiste annonçant par certains aspects le positivisme du début XIXe siècle. Ils étaient particulièrement influents après la chute de Robespierre. On comptait dans leur rang des personnages comme les savants Cabanis (1757-1808) et Bichat (1771-1802), mais aussi des politiciens comme Sieyès (1748-1836). Napoléon se méfiant de leur audience et de l’athéisme de certains d’entre eux, leur mènera une lutte intense après 1803, dispersera leur assemblée et interdira leurs publications.

22 Version défendue alors par les tenants de la Bible et les scientifiques « monogénistes ». Ces monogénistes ne furent pas pour autant moins racistes que leurs opposants (« raciste » au sens actuel du terme c’est-à-dire installant une hiérarchie de nature ou essentielle entre les différents « groupes » humains que l’on chercherait à identifier et à distinguer sur un critère de couleur principalement).

23 Un vision dite « polygéniste » qui faisait de chaque variété de notre espèce des espèces différentes. Certains auteurs affirmèrent que la Terre portait 15 voire plus espèces humaines différentes apparues à des époques différentes et donc « inégales » dans leur degré de « développement culturel », autrement dit leur degré de « civilisation ». On voit là les prémices horrifiantes des théories racialistes et racistes mais aussi des controverses récentes sur le prétendu choc des civilisations....Ainsi, pour un auteur du début XIXe siècle, comme Bory de Saint-Vincent, par ailleurs fervent défenseur de l’abolition de l’esclavage, les Blancs forment l’espèce la plus ancienne, et donc la plus civilisée, et de ce fait se doivent d’éduquer et de protéger les autres « espèces »humaines. On retrouve là aussi les prémices d’un autre discours qui sera celui des colonialistes à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe.

24 Il sera même dans la bibliothèque de bord du Beagle sur lequel voyage Charles Darwin dans les années 1830.

25 Cette « fiction préhistorique » raconte le voyage temporel de l’auteur accompagné par le démon biblique Asmodée qui lui montre nombre de vestiges des mondes antédiluviens, parmi lesquels des « fossiles humains » dont l’anthropolithe. L’histoire, parue dans l’ouvrage « Études antédiluviennes » (1861) de P. CH Joubert, correspondant de l’Académie impériale de St Pétersbourg, expose une chronologie découpée en cinq « périodes paléontologiques » elles-même découpées en « époques ». L’anthropolite appartient à la « cinquième époque de la cinquième période », dite « période anthropique » et fait partie du quatorzième ordre des « Mammifères fossiles », les « Bimanes », regroupant les « hommes fossiles d’Europe et de Guadeloupe » (p. 560).

26 Historiens, géographes, anthropologues, linguistes... spécialistes des civilisations des Amériques.

27 C’est Hamy (1873) qui l’affirme mais nous n’avons retrouvé aucune trace de cette exposition.

28 Qui étudia pendant sa jeunesse les écrits paléontologiques de Cuvier et connaissait bien l’œuvre de Bory de Saint-Vincent.

29 À son propos, on pourra consulter, dans un style hiagographique classique, la notice suivante : https://www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1905_num_2_1_3690.

30 Ici, ces savoirs sont fondamentaux dans l’émancipation intellectuelle d’un individu face à sa société et son éducation. Mais ils le sont aussi pour la raison que nous donnions plus tôt : ils sont liés à un objet d’étude, de recherche et de compréhension singulier.

31 Nous appelons ici « savoirs composites » – c’est-à-dire associant des savoirs de formes différentes – les savoirs que les acteurs mobilisent au quotidien dans leurs activités, lors de certaines étapes de production, d’appropriation, d’usage, de diffusion des savoirs…

32 Ce débat est relaté dans les pages du New Scientist (Howgart et Lewis 1984).

33 Pour Duchassaing (1847 : 1097), la présence de restes de plantes terrestres comme le « raisinier » (vigne) et d’os de chien « introduis dans l’île par les Européens, tendent à prouver l’origine moderne de ces ossements ». En fin de communication, il conclut que l’origine des ossements ne remonte pas « au delà de quelques siècles » (Duchassaing (1847 : 1100).

34 Observations on the Nature and Formation of the Stone incrusting on the Skeletons which have been found in the Island of Guadaloupe with some Account of the Origin of those Skeletons. In a Report made to General Ernouf, late Governor of the Colony. Communicated by the Right Honourable Sir Joseph Banks. In Transactions of the Linnaen Society of London, vol XII, 1818, p. 53-61.

35 Nous reprenons ici l’idée de l’historien italien Enzo Traverso qui propose de ramener à des modèles littéraires assez classiques les modes d’écriture historienne : la comédie et la tragédie. Il nous a semblé que selon le point de vue abordé ici, nous pouvions passer d’un modèle à l’autre.

Image 1 : Fragment d'os humain enchâssé dans la barrière de corail, plage du Moule, Guadeloupe

Image 1 : Fragment d'os humain enchâssé dans la barrière de corail, plage du Moule, Guadeloupe

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Image 2 : Maxillaire humain trouvé dans le sable, plage du Moule, Guadeloupe

Image 2 : Maxillaire humain trouvé dans le sable, plage du Moule, Guadeloupe

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Image 3 : Planche « Anthropolithe » (Atlas du Dictionnaire classique d’histoire naturelle de Bory de Saint-Vincent

Image 3 : Planche « Anthropolithe » (Atlas du Dictionnaire classique d’histoire naturelle de Bory de Saint-Vincent

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Hervé Ferrière

Université de Bretagne Occidentale – Centre François Viète (EA-1161)

Guillaume Salah Thomas

Université de Bretagne Occidentale – Centre François Viète (EA-1161)

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